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Posté le: Jeu Sep 08, 2005 8:10 am
Sujet du message: [serie] Un Livre - chapitre IX |
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9 – Le journal (suite)
Œva marqua une pause.
De mon côté, il était maintenant évident qu’il me faisait le récit de ce qui semblait être ma vie.
Je sortis lentement de la transe dans laquelle il m’avait plongé.
» - Je dois te demander quelque chose Œva, ou peut-être devrais-je dire Eova ?
» - Oui mon ami ?
Mon ami ? Avons-nous déjà vécu quelque chose ensemble pour que je sois son ami ?
» - Est-ce le récit d’une de mes expériences ou est-ce une histoire dont tu adaptes le nom des protagonistes selon tes lecteurs ?
Œva eut l’air surpris.
» - L’idée est intéressante, je pourrais effectivement user de cet artifice pour impliquer mes lecteurs dans leur lecture et ainsi mieux marquer leurs esprits mais non, je n’ai pas adapté cette histoire, nous nous connaissons très bien toi et moi.
Il avait dit cela avec un tel sérieux qu’il était impossible de mal interpréter ses paroles.
Je commençai alors à comprendre les raisons de mon malaise depuis que j’avais entendu le nom de ce petit homme à la peau étrange : nous avions vécu une expérience peu agréable, nous avions été enfermé ensemble.
Mais alors pourquoi n’avais-je aucun souvenir de cette époque ?
Tout comme je ne pouvais me remémorer mon existence avant cet emprisonnement, je n’avais aucun souvenir de manque d’eau, la Lomy marquait le passage des années par ses débordements, il me semblait donc impossible qu’on puisse manquer de ce liquide si abondant.
Œva m’observait, il savait que j’étais en proie à une lutte intérieure. Il le savait, sans doute même le voulait-il.
Une question me taraudait.
» - Pourquoi me raconter cela maintenant ? Je suis vieux et fatigué, je n’avais pas de souvenir de ce que tu racontes, pourquoi être revenu ? Pourquoi m’en parler ?
» - Pourquoi ? Moi qui pensais que tu serais heureux de retrouver un ami, après ces épreuves que nous avons vécu !
Œva paraissait réellement indigné.
» - De plus, tu n’a pas été facile à retrouver, ne crois-tu pas que j’aurais préféré te revoir plus tôt ? Regardes-nous, nous sommes deux vieux livres, notre dernière page est proche, nous avons perdu l’illumination de notre jeunesse. Je voulais te revoir une dernière fois avant de quitter définitivement ce monde.
J’étais touché par cette déclaration, cependant, un dernier détail me gênait. Je ne savais pas exactement ce qui n’allait pas mais c’était quelque chose à portée de pensée, ça allait devenir limpide, je le savais et je pressentais que la compréhension m’envahirait. Mais pour le moment, j’étais comme incomplet.
Tout en essayant de retrouver ce détail qui me dérangeait, je poursuivis distraitement ma conversation avec Œva.
» - Donc si comprends bien, c’est ma vie que tu me racontes, c’est cela ?
» - Oui et non, car lorsque je t’ai connu, tu ne devais pas être âgé de plus de trente ans et te voila alourdi du poids des ans.
Trente ans … cela faisait une éternité que cette unité de mesure du temps n’avait été prononcée devant moi. Je n’étais d’ailleurs pas très certain de sa signification mais je savais que si j’avais trente ans lors de cette rencontre, je devais en avoir au moins le double à présent.
Je refermais les yeux sur ces réflexions, invitant mon compagnon, par ce geste, à poursuivre son histoire.
A la manière des livres, Œva reprit alors son récit :
« J’ai dormi.
Je me redresse sur mon lit, sans idée précise, ne sachant si je vais avoir de nouvelles auscultations ou si je vais encore bénéficier d’un moment de liberté.
Mon voisin est lui aussi réveillé, et je constate avec soulagement que si j’ai été placé dans une nouvelle cellule, alors lui aussi. En tout cas, je retrouve Eova avec un soulagement certain.
Bien que je n’aime pas trop le terme « débile » utilisé par Eo-4 hier, je suis convaincu qu’Eova, pour ne citer que lui par méconnaissance des autres, est loin d’être le débile qu’il parait. Ce Eo-4 a sans doute eu maille à partir avec un de ces détenus et en aura gardé rancœur.
« Hier », les habitudes ont la vie dure, dit-on ! Mais l’habitude veut que je découpe ce que je perçois du temps en secondes, minutes, heures, jours, années.
Eova me chuchote un « bonjour ». Il me fait un clin d’œil, a un mouvement de tête et, toujours en chuchotant, me dit « tu viens te balader un peu ? »
Soit, à défaut de sortir physiquement, j’accepte l’invitation du brave homme qui, tout de suite, entonne une mélopée profonde et grave.
Les fourmillements m’assaillent, mon corps se dissout encore une fois.
J’ouvre les yeux pour nous découvrir dans une clairière baignée de brumes. Elle est bordée d’arbres séculaires, une odeur d’humus monte du sol. Comme pour les autres visites avec Eova, je me retrouve encore une fois dans un paysage sans qu’il soit possible de déterminer la source de lumière nous permettant d’y voir clair.
Egal à lui-même, Eova-14 est couché au beau milieu de la surface herbeuse, toujours le même sourire accroché au lèvres, les yeux fermés.
» - Alors ça y est ? On t’a opéré ?
Tu te sens comment ?
» - Et bien … oui, je crois qu’on m’a fait quelque chose, mais je ne sais pas encore. Sinon je vais plutôt bien.
» - Tu n’as pas remarqué des choses ? Tes réactions par exemple, ont-elles changé ?
» - Mes réactions ? C'est-à-dire ?
» - Tu ne te sens pas plus fatigué ? As-tu des visions ? Entends tu ce que d’autres n’entendent pas ?
» - Ben non, je ne crois pas.
» - Peut être sont-ils indécis sur ce que tu vas devenir pour eux. Ils ne mettent jamais longtemps pour se décider cela dit, c’est pourquoi je suis étonné qu’ils ne se soient pas montrés plus « éloquents » à ton sujet. Raconte moi ce qui t’est arrivé depuis ton départ.
Je m’allonge alors dans l’herbe, pas très loin de lui.
On est là, étendu, comme deux enfants qui s’échangent des secrets loin du monde des adultes.
Je lui fais alors le récit de mes derniers souvenirs, les couloirs, l’attente, les tests lumineux, la bibliothèque, les autres détenus …
» - Les tests lumineux ?
Eova-14 semble perplexe, son front se ride. Il a l’air du type le plus embêté du monde.
» - Je ne sais pas si je dois te le dire, d’autant qu’il n’y a rien de certain …
» - Quoi ? Si tu sais quelque chose à mon sujet, dis le moi, l’ignorance est la pire des tortures.
» - Puisque tu insistes … Je crois que tu ne connaîtras plus jamais la nuit.
» - Hein ?
» - Oui, cela fait quelques temps qu’ils cherchent à développer certains sens. L’ouïe, l’odorat et le goût sont des domaines qui sont maintenant bien connus.
Il n’y a pas très longtemps, ils ont fait leur première expérience. Ça a été horrible. Je ne sais pas ce qu’ils ont voulu faire mais toujours est-il que le pauvre gars sur qui c’est tombé a eu une terrible inflammation, son corps rejetait la greffe.
» - Quoi ?? Tu veux dire qu’ils m’ont greffé les yeux d’un autre ?
» - Non, cette étape est passée depuis longtemps. Et même, je ne pense pas qu’ils avaient greffé les yeux d’un autre sur ce pauvre type. Ils n’ont pas de réserve d’organes. Je sais qu’il travaillent avec ce qu’ils ont sous la main : nous.
» - Alors, que m’ont-ils fait ?
» - Probablement ceci : ils t’ont anesthésié. Ils t’ont ensuite exorbité, apporté les modifications prévues à tes yeux qu’ils ont ensuite replacé.
M’imaginer les orbites vides ne m’enchante pas du tout … et si moi aussi je faisais un rejet ?
» - Ne t’inquiète pas, il n’y a plus de ce genre d’accident depuis au moins set ou huit essais.
» - Et qu’est-ce qui va m’arriver ?
» - Je ne sais pas, du moins je n’ai pas de certitudes mais tu risques fort d’y voir clair en toute situation, ce qui n’est pas un mal en soit.
» - D’y voir clair ?
» - Oui : plus d’ombre ni d’obscurité pour tes yeux.
» - Mais pourquoi prendre le risque de nous attribuer de telles capacités ? Nous pourrions en tirer parti pour nous évader.
» - Ne les sous-estimes pas, ils en sont bien conscients. De même qu’ils savent parfaitement profiter de leurs richesses.
Ils nous vendent à des laboratoires de recherche. Plus exactement, les laboratoires achètent le droit de tester des protocoles sur nous.
» - Mais ils sont complètement fous !
» - Oui et non : ils ne font évidemment rien d’eux-mêmes, tout ceci est commandité par une autre entité. Les gouvernements, les militaires, des illuminés, on ne sait pas, mais quelqu’un alimente les comptes et nous obtenons à manger sans rien faire en contrepartie, à la différence d’une prison classique.
Je ne verrai plus la nuit …
Je ne peux encore mesurer toutes les implications de cette capacité, mais je suis impatient de la tester.
» - Ne sois pas si pressé, je n’en pensais pas moins après qu’ils se soient occupés de moi. Quand j’ai découverts ce dont j’étais capable, j’étais … électrique !
Tu penses : arriver à construire un monde à partir du néant, juste en chantant !
J’étais véritablement euphorique, un tel don doté d’une telle charge romantique, c’était comme allier l’utile à l’agréable en quelque sorte. Mais chaque médaille a son revers, celle-ci ne faisant pas défaut à la règle. Je parts parfois hors des limites de ma conscience, ce qui fait que je me perds tout seul dans des labyrinthes imaginaires élaborés par moi seul. Et je tourne, et j’ère indéfiniment. Le résultat le plus sensible est que j’ai déjà l’impression d’avoir passé trente ans ici alors qu’en fait, il n’a pas du s’en écouler plus de quinze. Comprends-tu ma damnation ? Je peux sortir d’ici quand et aussi souvent que je veux, mais je ne peux aller que là ou mon imagination me porte : je ne peux pas partir pour une destination qui me surprendra puisqu’elle sera le fruit de mon esprit. Autre détail : je peux emmener deux ou trois personnes avec moi, mais créer un compagnon ne m’est pas possible.
» - Et c’est grâce à cette modification que tu peux aussi entendre mes pensées ?
» - Oui, sans doute. Nos pensées se mesurent, on arrive à visualiser les ondes cérébrales, moi je peux les entendre, bien malgré moi. Entendre les pensées est aussi une torture : je ne peux les empêcher d’arriver à moi. Je te laisse imaginer ce que peuvent être tes cauchemars pour moi. Tu ne rêves pas souvent mais tes mauvais rêves sont aussi réels pour moi qu’une prise de sang pour toi.
Je me sens tout à coup bien nu, cet homme, au demeurant fort sympathique, est capable d’entendre la moindre de mes réflexions. Un sentiment de honte m’envahit : nous aimons tous notre intimité. Même si je n’ai rien à cacher, savoir que quelqu’un puisse entendre mes pensées les plus secrètes me gène un peu.
» - N’aies crainte, ce que j’entends je le garde pour moi. Retournons en cellule, nos gardes ne savent pas ce dont je suis vraiment capable, ils ne sont au courant que des modifications prévues, celles qui me permettent de produire ces hallucinations. S’ils nous voient trop souvent endormis en même temps, ils finiront par se douter de quelque chose et nous séparerons. Pire encore, ils pourraient découvrir cette capacité et me faire retourner dans leurs laboratoires d’étude, ce que je ne souhaite pas.
Retour à un état de conscience bien connu, fourmillements parcourant la totalité du corps, l’impression de réintégrer un vêtement familier longtemps porté.
Ainsi mon ami Eova est un habile dissimulateur !
A cette pensée, je le vois qui se tourne vers moi et me lance un clin d’œil discret. Rien ne lui échappe visiblement (pensée validée par un léger hochement de tête).
Un repas de plus dans cet étrange endroit.
Il y a de l’agitation dans le couloir, des bruits de pas, des conversations.
La porte s’ouvre sur deux bleus.
La Voix retenti :
« Levez-vous et placez vos main à plat sur le mur face à votre couchette »
Je m’exécute, Eova aussi.
Les gardes le délaissent et s’approchent de moi. Ils m’encadrent et m’accompagnent vers la sortie.
Nous reprenons le même périple que le jour de l’auscultation.
Nous empruntons de nouveau le sixième couloir, mais nous allons tout au bout.
Nous sommes accueilli par une porte ouverte. A l’intérieur, une table et deux chaises en vis-à-vis.
Cette pièce ne dérogeant pas à la règle, tout y est blanc.
Je suis conduit à l’un des sièges, je m’y installe, le dos tourné à la porte.
Apres quelques minutes d’attente, un personnage qui ne m’est pas inconnu entre et prend place en face de moi.
- Bonjour.
L’homme en bleu qui nous avait accueilli ! Sa voix est résonne encore à mes oreilles. Que me veut-il ?
Je lui réponds :
» - Bonjour.
» - Alors, je vois qu’on s’est occupé de vous, vous vous sentez comment ?
» - Bien, mais je ne sais pas ce qu’on m’a fait exactement, ce qui gâche un peu mon plaisir.
» - Ne jouez pas à ce petit jeu avec moi. Vous êtes un criminel en détention, pas un vacancier !
» - Je vous demande pardon.
» - Bon, pour le moins il vous reste un peu de savoir-vivre, mais cela vous sera-t-il utile ? Nous verrons bien par la suite. Nous allons faire le point sur les quelques jours que vous avez passé ici. Vous avez subit une intervention chirurgicale qui s’est très bien déroulée et d’après les premiers examens, vous vous portez bien.
» - Oui, je crois.
» - Avez-vous rencontré des co-détenus ?
» - Oui, trois
» - Tout s’est bien passé ? Vous n’avez pas eu d’altercation avec eux ?
» - Nous avons discuté quelques minutes, voila tout.
» - Et concernant votre compagnon de cellule, qu’en est-il ?
» - Il ne me parle pas et dort tout le temps, je ne peux pas dire qu’il soit gênant.
» - Vraiment ? Il ne vous adresse pas la parole ?
» - Enfin si, il m’a bien dit « bonjour » et les banalités d’usage, mais rien de plus.
» - Bien parfait. Vous aurez constaté qu’ici, votre identité n’intéresse plus personne, vous allez donc en endosser une nouvelle : désormais, vous vous appellerez EVEMOT-9.
» - Ah ? bien, si c’est ce qui convient …
» - Oui, c’est ce qui convient, en tout cas vous n’avez pas voix au chapitre. Bon, il vous faut regagner vos quartiers, je vous accorde trois heures de liberté, votre escorte en a déjà été informée.
Là-dessus, l’homme quitte la pièce laissant la place aux deux autres qui devaient attendre à l’extérieur.
On reprend le sixième couloir, on s’arrête un peu avant la bibliothèque pour entrer dans une caricature de chambre de coiffure. Elle est vraiment minuscule. Il y a un fauteuil de petite taille et de quoi circuler autour pour un homme. Pas de miroir nulle part.
On me fait asseoir sur le fauteuil, aussitôt après un petit homme en rouge entre précipitamment, se saisit d’un objet qui se met a bourdonner dans sa main et entreprend de tourner autour de moi tout en me caressant rapidement la tête avec son drôle d’engin.
En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, je me retrouve dans le couloir, le crâne rasé.
On m’accompagne alors à la bibliothèque. Un des gardes chuchote près du mur, à droite de la porte : celle-ci s’ouvre, nous entrons.
La salle est moins remplie que la dernière fois, je crois reconnaître un visage, un de ceux qui sont arrivés avec moi. Mes gardiens me laissent pour rejoindre le fond de la pièce.
Je me dirige alors vers les rayons de livres. Il y a là des romans, des essais, quelques recueils de poèmes, un livre de cuisine, quelques ouvrages scolaires, des atlas et plusieurs revues.
J’attrape un roman, un ouvrage de science-fiction parlant de planète rouge, de voyage dans l’espace, de « départicularisation ».
Le personnage familier vient vers moi et me fait face.
» - Salut.
» - Salut.
Je suis conscient que ma réponse est un peu sèche mais je ne lui fais pas confiance, d’ailleurs je ne pense pas avoir confiance en qui que ce soit ici, à part peut être en mon compagnon d’emprisonnement. Je replonge dans ma lecture, ignorant superbement cet intrus.
» - Tu ne te rappelles pas de moi ?
» - Si, je crois.
Ma réponse laisse mon interlocuteur interdit. A moins que ce ne soit l’effet produit par mon silence.
Il se lève et va s’installer à une table distante. Je l’observe du coin de l’œil tout en continuant ma lecture, il me lance des regards noirs, me laissant deviner le mauvais quart d’heure qu’il me réserverait en cas de rencontre en tête-à-tête, hors d’ici.
Je n’y accorde aucune importance préférant m’évader un peu grâce à la lecture.
Mes gardes se dirigent vers moi, je me lève, laissant le livre sur la table. Les deux bleus se placent à mes cotés, nous pouvons y aller.
Dans la cellule, Eova dort, où s’octroi-t-il son moment de liberté ? Bah, il me le dira bien si l’envie lui en prend, en attendant, je vais moi aussi m’évader à ma façon, ça n’aura jamais la même force de persuasion que celle de mon voisin mais ça aura au moins le mérite de me reposer.
Des secousses, mon compagnon tente de me réveiller. Tentative réussie, que me veut-il ?
Nous allons bien voir.
Je me redresse : il a filé sur sa couchette et entonne une mélodie douce et ténue.
Nous nous retrouvons sur la plage, cette fois-ci, il est debout, les yeux grands ouverts. Vu sous cet aspect, ce n’est plus le même homme, il respire l’intelligence, la vivacité.
» - Alors ça y est ? On t’a donné un nom ?
» - Oui : Evemot-9.
» - Ah ? Ainsi donc je ne me suis pas trompé de beaucoup, tu es donc la neuvième expérience de vision en obscurité totale. N’aies pas d’inquiétude, le fait que tu sois le neuvième indique que les huit autres sont encore vivants, sinon, ils auraient changé de système de nom.
» - Tu as donc déjà parlé avec d’autres ?
» - Oui, j’ai accueilli Evemot-2, il est toujours dans cet établissement d’ailleurs, je l’entends parfois.
» - En rencontres-tu d’autre que moi ?
» - Oui, évidemment, mais parlons d’autres choses, veux-tu ?
» - D’accord.
» - Je voudrais m’entretenir avec toi de choses sérieuses. J’ai suffisamment confiance en toi pour te dire tout ce que je sais de notre situation.
Voila, en ces années passées ici, j’ai pu apprendre pas mal de choses. A commencer par l’organisation de cette prison. Ça m’a pris de long mois pour connaître les tenants et aboutissants de nos incarcérations. Je pense qu’un récit de mon arrivée ici s’impose. Comme je te l’avais déjà dit, j’ai été transféré ici après avoir été trop gourmand lors de mes menus détournements de fonds, j’ai volé la mauvaise personne : un puissant homme d’affaire dont la richesse lui a permis d’insérer quelques unes de ses tentacules dans le système judiciaire. Il lui a été facile de convaincre ses relations de me mettre à l’écart, préférant me jeter directement ici plutôt que de m’enfermer quelques mois avec le risque de me voir reprendre mes activités à ma libération.
Cette prison n’était pas aussi belle que maintenant, les murs étaient gris, les sols perpétuellement sales, le tout balayé par d’incessants courants d’air.
Rien à voir avec notre univers aseptisé !
De la même manière, des expériences étaient pratiquées sur les détenus, des opérations chirurgicales étaient réalisées dans d’horribles conditions. On dit que ces premières opérations avaient pour but de déterminer le seuil de tolérance du corps humain aux agressions bactériennes. Nombreuses étaient celles faites sans aucun anesthésique.
Nous vivions dans une véritable cours des miracles. Mon occupation principale était de faire un semblant de ménage dans les blocs opératoires, un travail exténuant qui m’a retourné l’estomac de nombreuses fois.
J’ai ensuite subit une opération de la gorge et du système auditif, ce qui fait que je suis capable de communiquer en ultrasons ou en infra basses. Une longue pratique de ces échanges m’a permis un jour de découvrir cette capacité à générer des hallucinations et surtout à entendre les pensées.
Puis j’ai vu ce lieu évoluer, je crois me souvenir qu’anciennement, une fenêtre donnait sur l’extérieur, mais comme nous n’avions pas le droit d’y regarder sous peine de mort, nous n’y regardions donc pas.
Tout a été recouvert de matériaux d’isolation, le sol a été carrelé a neuf, les murs et les plafonds ont été repeint.
Dans le même temps, des personnes importantes visitaient ce lieu, des investisseurs.
Ces gens venaient contrôler la qualité de vie des détenus dans le but d’acheter leur santé pour pouvoir les utiliser comme de vulgaires cobayes.
Cette pratique n’était en rien nouvelle mais elle venait tout juste de bénéficier d’un statu : même en sous-marin, ces expériences devaient être faites dans le grand respect des prisonniers. Ça voulait surtout dire que l’euthanasie était le lot de beaucoup pour leur éviter de longues souffrances.
Ce système m’écoeurait à un point tel que je priais d’avoir le courage un jour de perdre le contrôle pour bénéficier moi aussi d’un service d’euthanasie.
Je ruminais ces sombres idées quand, un jour, une pensée vint perturber les miennes. On aurait dit qu’un oiseau tropical venait d’établir son nid dans cet endroit sans âme : un homme libre déambulait dans les couloirs, sereinement et posait un regard protecteur sur chaque prisonniers. Je pensais que cet homme était mentalement dérangé, ou alors qu’il était un de ces fanatiques hurlant à la peine de mort. En fait, je me trompais sur ses intentions. Il a eu un long monologue, planté qu’il était devant un rouge fraîchement opéré. En substance, il se réjouissait pour le pauvre convalescent, de la chance qu’on lui donnait en lui offrant ce que la nature n’aurait pu lui apporter. Je lisais en lui de grandes ambitions, en même temps je découvrais la réalité de notre monde.
Toi-même n’as pas conscience de cette réalité, ce qui signifie que depuis cette rencontre, rien n’a changé, les hommes ont continué de courir à leur perte malgré les alertes des amoureux de la planète.
Bref, le projet de ce fou était de produire des surhommes, des êtres ayant des capacités particulières pour aider d’autres à prendre pieds dans une nouvelle société. Je n’ai rien lu de moins que la fin proche de notre monde, du monde dans lequel nous avons toujours vécu.
Son plan était assez simple : on choisit des marginaux, si possible dans l’illégalité. On les pousse à se mettre dans des situations impossibles pour justifier leur retrait de la société pour des endroits comme celui-ci. On les modifie pour leur permettre de développer de nouvelles capacités physiques. A la suite de quoi, on leur fait subir un bon lavage de cerveau, de manière à ce qu’il ne reste plus de trace de cette société, on en fait un être vierge en somme.
J’étais partagé entre l’horreur et la joie : un dément proche de la vérité détenait nos vies entre ses mains.
Je n’ai plus jamais entendu ses pensées, par contre le programme ne s’est pas interrompu, lui.
La finalité de ce projet m’a toujours été dissimulé : que deviennent ces être vierges ?
Le fou l’avait vaguement évoqué, j’ai lu de vagues bribes d’explication : les hommes refaçonnés sont placés dans un milieu naturel et s’y adaptent petit à petit pour ensuite être oublié de notre civilisation.
Ça ressemblerait à un ensemencement aveugle, comme si on jetait une poignée de graines dans un sol incertain, on ne peut que conjecturer sur la possible évolution d’éventuels germes.
» - Et donc tu crois qu’ils travaillent pour nous permettre d’être libre au final ?
» - Oui, mais le « nous » de l’histoire ne nous concerne ni toi, ni moi. Nous ne sommes que les rats de laboratoires qui seront sacrifiés à la cause commune.
» - Et sachant cela, il ne t’est jamais venu à l’idée de t’échapper d’ici ?
» - Que crois-tu ? Qu’il m’est agréable de me laisser nourrir, observer et manipuler comme un vulgaire amas organique dont on sonde les écarts de fonctionnement par rapport à des modifications de son environnement ?
Evidemment que je songe à l’évasion, pour le moment je m’évade tous les jours, en songe. Mais il est certain qu’il faudra bien que je passe aux applications pratiques si je ne veux pas finir mes jours entre ces murs blancs !
Je peux déjà t’annoncer qu’il n’y a pas beaucoup de possibilité pour sortir d’ici. En fait, je n’en connais que deux : ou tu es un gardien, ou tu es mort.
» - Donc on ne peut pas sortir …
» - Si, mais c’est un travail de longue haleine, il me faut nouer des contacts, éliminer ceux trop faibles qui tombent au mains des gardiens.
Comme il ne nous sera pas possible de prendre la place de gardien, pour des raisons évidentes d’identification, il nous faudra donc mourir.
» - Ils ne détecteront rien ? Il m’a semblé voir un matériel médical au point et tout a fait capable de mettre à jour n’importe quelle supercherie.
» - Et c’est la qu’interviennent ces fameux contacts. Aux balbutiements de la médecine, il était aisé de paraître pour mort. On pourrait croire, avec le temps et les évolutions techniques, qu’il est devenu plus ardu de jouer la comédie. Il n’en est rien, nous disposons d’une telle palette de poisons aux effets plus ou moins prononcés que nous pourrions utiliser des préparations qui nous plongeraient dans un tel coma qu’on nous liquiderait comme tous les cadavres ont été liquidés depuis ce centre.
» - Et tu es un expert dans ce domaine je suppose.
» - Non, tu m’as bien entendu mais je crois que tu ne m’as pas écouté : j’ai pu réunir quelques personnes, d’autres détenus, dont un ou deux ont quelques connaissances en médecine.
» - Et comment se procurer ces fameux poisons ? A moins que ces prisonniers bénéficient de droits et de libertés que nous ne pouvons même pas espérer, ils ne pourront rien se procurer et donc cette possibilité ne peut être envisagée.
» - Oui, j’ai aussi retourné cette question dans ma tête un nombre incalculable de fois et jamais je n’ai trouvé de solution, il nous faut donc réussir à se procurer ce dont nous avons besoin par nous-même.
» - Ce qui nous laisse de nombreuses autres discussions en perspective.
» - Exactement, je me suis attelé à cette tache depuis de longues années et je sais que je n’en verrai pas la fin avant longtemps. Pour le moment, je pense que devrions reprendre place dans notre chère réalité avant qu’on nous surprenne, nous avons discuté assez longuement.
» - Entendu, allons-y.
Retour dans notre monde aseptisé, je suis envahi d’une profonde lassitude, j’ai l’impression d’avoir pris une partie du fardeau passé d’Eova. L’air libre me parait être une chose inaccessible. Comment va-t-on pouvoir accéder à des substances médicales alors que le moindre de nos gestes est observé et analysé ?
Et combien même nous y arriverions, ne leur sera-t-il pas possible de déceler la présence de toxines dans nos organismes ?
Nous sommes observés jour et nuit, cette donnée est incontournable.
Je me souviens d’une pauvre fille, elle faisait partie de ces âmes en peine qui peuplaient mon quotidien. Elle m’avait échangé un secret contre de la nourriture à forte teneur en eau. Non pas que j’espérais profiter d’un enseignement lumineux qui aurait changé ma vie, mais son aspect était tellement pitoyable que j’acceptais le marché.
« Pour rester caché, il faut être visible »
J’ai longtemps pensé que ce fameux secret ne voulait rien dire et que j’en avais été pour une ration de ma poche. Mais aujourd’hui, il me revient en tête et apporte avec lui ses propres éclaircissements.
Puisqu’on nous regarde, il nous faudra être vu et nous devrons montrer ce que nous nous voulons faire passer pour la vérité.
Mais quelle vérité montrer ? » |
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