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Posté le: Lun Aoû 22, 2005 8:47 am
Sujet du message: [serie] Un Livre - chapitre VII |
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7 – Le journal
» - On entre en silence !
Tout est froid, blanc, aseptisé.
L’ordre a résonné, brisant le silence demandé, mais l’écho lui-même a semblé être intimidé et s’est tu pratiquement instantanément.
Il semble faire beau en permanence à l’extérieur, ce qui fait que les murs blancs paraissent lumineux. Mais je me méfie de cette impression car les seules vitres que j’ai croisées sont opaques, elles pourraient ne donner que sur de puissants dispositifs d’éclairage.
J’ai mal aux yeux.
On entre dans une pièce toute aussi blanche, sans fenêtre, éclairée d’une lumière diffuse dont je ne peux localiser la source, il y fait plutôt froid, on ne se sent pas à l’aise ici. Je pense que cela a été étudié dans ce but.
» - Enlevez les combinaisons de transfert et posez les à vos pieds.
La voix est froide et parait aussi blanche que tout ce qui se trouve ici, à savoir : pas grand-chose.
La pièce n’est cependant pas tout à fait nue, de fines cloisons compartimentent le mur du fond, faisant comme des cabines sans porte.
Nous sommes cinq et il y a neuf cabines. Presque autant de gardiens.
Ils portent tous le même uniforme, bleu nuit, ils se détachent bien dans cet environnement clair, je trouve pratique de bien les voir.
Je n’arrive pas à distinguer mes voisins, mais au bruit, je dirais que les cabines contiguës à la mienne sont vides.
J’ai enlevé la combinaison verte du transfert, le froid de la pièce me semble plus mordant, je tremble un peu.
Je me suis habitué à la luminosité ambiante et je remarque une foule de détails, du mobilier, blanc comme tout le reste.
Un des gardiens actionne quelque chose sur un pupitre et un bras métallique, suspendu au plafond, se met en mouvement et se cale complètement à droite. Il garde sa position un moment, se décale sur la gauche, garde encore la position et reprend ce cycle.
Il s’immobilise devant moi.
Je me sens comme observé, sans doute un de ces moyens de détection radiographique ou quelque chose du même type.
Le bras continue son chemin saccadé jusqu’au bout, le gardien a l’air satisfait, rien n’entrave notre intégration.
Un homme bleu entre en poussant devant lui un chariot, il ramasse une à une nos combinaisons et les entasse sans soin.
Un autre homme bleu fait à son tour son entrée mais une note de couleur semble envahir la pièce, comme si un coucher de soleil s’était invité dans ce lieu sordide.
J’en comprends vite la raison, on nous distribue des combinaisons rouge vif, je saisis mieux la raison de cet uniformisation de notre environnement en blanc : on ressemble à de vrai spots lumineux, rouge sur blanc. On « sonne » comme des alarmes habillé comme ça.
L’habit est propre et doux, je m’attendais à un contact rêche et désagréable, il n’en est rien.
En plus des combinaisons, on nous distribue aussi des chausses en tissus, encore une bonne idée de l’administration, on ne pourra pas vraiment courir sur ce sol carrelé.
La voix froide reprend.
» - Messieurs, bienvenu en nos murs.
Je dis « bienvenu » mais vous vous rendrez vite compte que nous pouvons réserver un accueil particulier à qui le mérite.
Vous n’êtes plus rien et certains d’entre vous le savent déjà pour en avoir entendu parler auparavant.
Ceux-ci doivent comprendre qu’ils feront l’objet d’attentions toute particulières et que rien ne leur sera pardonné.
Vous êtes dans un établissement non-inscrit, vous n’existez plus en nos murs, rien de ce qui pourra vous arriver ne transpirera vers l’extérieur et aucun événement extérieur n’interfèrera sur le déroulement de vos peines.
Notre mission est simple : réussir la ou tous les autres ont échoué. Vous rappeler les notions de respect et de civilité, vous redresser pour participer positivement à la vie de ce pays.
Vous avez joué et perdu !
Pire que tout : vous avez fait perdre ceux qui n’avaient pas l’intention de jouer avec vous. Vous avez brisé des vies, des familles, des destins.
Quand nous le jugerons utile, nous vous briserons à notre tour afin que vous compreniez le mal que vous avez fait, que vous en ressentiez la moindre implication.
Je ne vous cacherai certainement pas le fait que la mort d’un prisonnier n’émeut personne ici. C’est même un évènement qui n’est pas rare, nous avons une structure parfaitement en place pour cela.
Maintenant que je vous ai présenté notre mode de fonctionnement, vous allez intégrer pleinement la vie de ce lieu, je vous laisse le soin de tout découvrir par vous-même.
Fin du discours de la voix.
Sur ma gauche, un de mes compagnons en rouge ne semble pas en accord avec l’homme bleu et proteste. Il l’insulte même copieusement.
Sans sourciller, deux gardiens s’approchent de sa cabine, j’entends des coups sourds et des gémissements de douleur. Ces gémissements s’élèvent de plus en plus forts et une bagarre semble s’engager, le prisonnier se rebiffe !
Deux autres hommes en bleu se dirigent vers la cabine, je n’ose même pas tourner la tête pour vérifier le nombre de gardiens restants.
Sur ma gauche, les bruits de coup on repris de plus belle. Un craquement sinistre me fait fermer les yeux. Une longue plainte s’élève et redescend, se perdant dans des borborygmes. Le calme semble revenir, seulement troublé par les sanglots du mutin, les hommes en bleu reprennent leur place.
J’entends des chuchotements, sans doute la voix froide qui profère quelque menace au blessé.
Puis le silence pesant.
» - Si vous n’avez pas d’autre objection, vous allez maintenant faire le tour du propriétaire et investir vos quartiers.
L’homme en bleu en face de moi s’approche et me saisit fermement par le bras et me sort de la cabine.
Nous nous retrouvons en ligne, deux par deux, les gardiens nous tenant par le bras droit, excepté le premier qui, visiblement, ne pourra pas marcher seul, deux gardiens le soutiennent. Une tâche sombre macule le bas de la jambe gauche de sa tenue.
Nous nous mettons en marche, en silence, encore sous le coup du déchaînement de violence dont nous n’avons pu saisir que les bruits. Nous ne sommes pas des anges, nous avons sans doute tous eu un comportement comparable envers quelqu’un, sinon nous ne serions pas ici. Mais que cette violence se fasse en dehors de ce cadre qui nous enferme depuis notre plus jeune age, le fait de savoir que nulle autorité publique n’aura connaissance de notre assassinat a un pouvoir tel sur nous que nous ne pouvons que suivre craintivement la tête de la file.
Le sang du blessé commence à tracer une ligne rouge sur le sol, suivant le parcours que nous imposent nos gardiens.
Cette ligne rouge, hypnotique me fais prendre conscience que tout mon univers me parait rouge : la réverbération de la couleur de nos tenues sur les murs blancs. Les hommes en bleu paraissent ternes a côté de nous, nous sommes des cibles on ne peut plus visibles dans cet océan de blancheur …
Depuis la sortie de la pièce, nous poursuivons un couloir sans fin, la lumière semble provenir de partout à la fois, je n’arrive pas à distinguer une seule ombre, je ne discerne pas plus une paroi quelconque. Seuls les bruit me permettent de croire que nous somme dans un couloir plutôt étroit.
Tout à coup, la colonne s’arrête, une zone grise, rectangulaire, s’inscrit dans la zone blanche nous faisant face : une porte s’ouvre. Nous entrons dans un nouveau couloir, celui-ci offre un semblant de normalité, il est bordé, sur le côté gauche, de lourdes portes blanches. Sur la droite, en hauteur, une coursive, trois gardes visiblement armés y font les cent pas.
Nous nous arrêtons devant la première cellule, je m’aperçois qu’elle n’est fermée que d’une grille, contrairement à toutes les autres.
Elle possède l’austérité ordinaire de toutes les cellules qu’il m’a été donné de fréquenter, sauf que celle-ci est impeccablement blanche. Deux lits bas, un lavabo et des toilettes en constituent le mobilier. Sur un des lits, un « rouge », étendu, immobile, les yeux grands ouverts.
Les gardiens ouvrent la grille et, sans ménagement, jettent le blessé dans la cellule. Celui-ci tombe lourdement, sa chute ravivant sans doute sa blessure. L’homme sur le lit semble complètement amorphe et ne réagit pas au bruit de son nouveau compagnon de cellule.
Tandis que nous sommes emmenés vers nos portes respectives, on entend les pleurs du blessé, se lamentant sur sa jambe et invectivant les gardiens.
La voix froide s’élève alors :
« C’est ça, hurle tant que tu peux, tu ne feras que le réveiller, il ne te restera plus longtemps à vivre alors ! »
La grille se referme sur la geôle, le blessé se taisant soudain.
J’arrive devant la porte de ma cellule, mon gardien me tient devant, immobile, attendant que tous soient placés devant chacune des portes. Alors, quatre portes s’ouvrent nous dévoilant le même mobilier que la cellule à l’homme immobile.
J’entre, pas un mot ne m’a été adressé par aucun des gardiens. Seule la voix froide a été entendue et elle seule s’est adressée, semble-t-il, à l’un d’entre nous. Pour le résultat qu’on a vu.
Ma cellule n’est pas vide.
Un homme, est étendu en chien de fusil sur le lit de gauche, endormi d’après ce que je peux voir ou entendre. Je m’installe sur la couverture de mauvaise qualité de l’autre couche. Ici, tout respire le bas de gamme, comme on dit, même si tout est en très bon état.
Le lit est très simple, un banc en béton qui semble être moulé directement depuis le sol, soutenant un matelas assez fin enveloppé de la fameuse couverture.
Le lavabo est tout à fait ordinaire, comme dans toutes les prisons ou j’ai séjourné : un bac moulé à même le mur avec un système d’évacuation.
Les toilettes sont du même type : une cuvette émergeant du sol, collée contre le mur, sans arrivée d’eau. Ce sont les gardiens qui apportent de quoi chasser les eaux sales, en cela, nous bénéficions d’un véritable privilège. Celui de pouvoir approcher l’eau liquide, chose qu’ont ne peut expérimenter qu’avec beaucoup de chance dans une vie ordinaire, loin des prisons.
Comme mon voisin n’est pas très loquace, je m’étends moi aussi.
J’ai sans doute dormi, mon codétenu est assis et mange avec les doigts une bouillie grisâtre servie à même un petit plateau.
Je me redresse pour regarder vers la porte.
Rien.
« Ils ne nourrissent pas les nouveaux le premier jour » chuchote l’homme en face de moi, à travers ses doigts maculés de nourriture.
Au vu de ce qu’il mange, je n’ai de toute façon pas faim.
La lumière est toujours la même, je n’arrive pas à me rendre compte de l’heure qu’il est, ni du temps exact pendant lequel j’ai dormi.
Je voudrais bien manger un morceau mais cet idiot ne me donnera rien, j’imagine que profiter d’un repas, même hideux, est un privilège dans cette prison.
Je décide donc de prendre sur moi et de tenter de dormir à nouveau.
Deuxième jour, heure indéfinie : premier repas
Il ne m’aura fallu qu’une journée pour commencer à perdre la notion du temps.
Je présume qu’on en est à ma deuxième journée d’incarcération. Mais cette lumière constante et la suppression des repères biologiques que représentent les repas ont annihilé toute notion de temps.
Je pourrais être ici depuis deux jours comme une semaine, mon voisin m’a délivré quelques paroles concernant le nombre de repas qu’on lui a servi, mon seul repère temporel.
Et encore, il l’a fait en chuchotant et me tournant le dos, je suppose donc qu’on n’a pas le droit de s’adresser la parole.
Du mouvement à la porte, une trappe bascule au niveau du sol, comme une sorte de chatière, et laisse passer deux plateaux chargés de bouillie.
Jusqu’ici tout semble se passer correctement pour moi, ils ont consenti à me nourrir.
Bien que son aspect soit peu ragoûtant, la nourriture est bonne et tient au corps. Elle ressemble à un porridge de pain auquel on aurait ajouté un jus de viande. Je pense qu’il y a bien plus que ce qu’il n’y parait, les prisons ordinaires sont un lieu privilégié pour effectuer toutes sortes de tests, pourquoi celle-ci dérogerait-elle à la règle ?
Ce qui m’effraie le plus est que ce qui se passe ici semble marqué du sceau du secret, je n’ose donc imaginer la nature des tests qui s’y déroulent.
Je suis arrivé ici après un transfert depuis une prison habituellement réservée à des criminels sans intérêt. Je faisais partie de ces désespérés qui pensent patauger dans la fange, la misère humaine, ceux qui ne peuvent contempler le ciel, écrasés par la fatalité. Tout ce que j’ai entrepris jusqu’à maintenant s’est terminé en échec cuisant, me poussant à de vils extrémités pour survivre : vol, mensonge, extorsion, meurtre …
Je ne regrette pas ce que j’ai fait, personne ne m’a soutenu quand j’étais seul. J’estime ne pas devoir recevoir de leçon de qui que ce soit.
Mon parcours n’est pas le type même de celui qui devait me conduire ici, je me suis simplement retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment.
Nous étions huit, dans une cellule réservée aux petits voleurs sans envergure. Nous avions tous été enfermé pour avoir voulu nous servir dans les poches d’autrui. Pour ma part, je soulageais les passants dans la rue de ce que leurs poches pouvaient contenir, le plus souvent sans qu’ils s’en aperçoivent. Jusqu’au jour ou j’ai fouillé la mauvaise poche, une équipe de sécurité en civil patrouillait en appliquant la technique du pot de miel : un des agents montrait ostensiblement sa fortune, semblant dépenser ses crédits sans compter.
La technique est vieille comme le monde, je ne me laissais pas abuser si facilement, préférant me rabattre sur des proies d’apparence moins exubérante. Bien mal m’en pris !
Avec le recul, je me dis que ce « dépenseur fou » n’avait aucun rapport avec les forces de l’ordre, que celles-ci le suivaient sans doute à son insu.
Quoi qu’il en soit, en plongeant la main dans la poche d’une femme que je suivais depuis quelques minutes, je fus piqué au doigt, ils ne leur restaient plus qu’à cueillir le personnage se pâmant au milieu d’une foule indifférente, feignant de porter secours a cet individu ayant, semble-t-il, un malaise cardiaque.
C’était cousu de fil d’or, les autres voleurs ne s’en rendirent pas forcement compte, d’autant que j’ai été emmené dans une ambulance, l’illusion a été parfaite jusqu’à l’arrêt du véhicule.
A l’ouverture des portes, au lieu de discerner une ambiance hospitalière, j’ai vu deux uniformes gris, l’un d’eux est monté à bord et m’a fait une injection qui a eu pour effet de me réveiller presque instantanément. La plaisanterie était finie, mon cas ne nécessitait pas de jugement, ayant été pris sur le fait.
Je vis tout de même un juge qui n’avait pour fonction que de m’annoncer la peine qui me serait infligée : neuf mois d’enfermement en cellule commune avec une mise à l’épreuve de trois mois à ma sortie. Cela signifiait : s’entasser dans un réduit à neuf ou dix prisonniers, assister aux séances de civisme, passer l’examen de fin d’incarcération et montrer pendant la période probatoire qu’on a bien retenu la leçon.
Tout aurait pu se dérouler de cette manière, d’autant que ce n’était pas ma première arrestation. Quand on est un petit rien du tout, la prison est mode de vie qui vaut tous les autres, ayant peu dès le départ, on continue par se contenter de pas grand-chose, comme ce stricte minimum que proposent les établissements pénitentiaires.
Mais cette fois-ci, le contexte politique a joué en ma défaveur, les gardiens, d’habitude calmes et neutres ont donné du tonfa sur l’habituelle population de petits voleurs que nous étions.
Il y eut un mort, un pauvre gamin qui avait eu le malheur d’entrer dans sa cellule en voulant faire un bon mot :
« Vous m’excuserez mon brave, mes poches sont vides, vous n’aurez donc pas de pourboire ! »
Le gardien n’a pas apprécié et a abattu sa matraque sur les cervicales du plaisantin.
Il n’a survécu que deux heures, personne ne l’a sorti de sa cage, le laissant crever la face contre le sol.
Ca a déclenché une émeute, toute la prison était en ébullition. Les deux cent quarante neuf détenus n’étaient plus gérables et huit ont tenté de faire payer son geste au gardien nerveux.
On lui a bien fait rembourser sa dette mais l’administration ne l’a pas compris de cette oreille. Comme un meurtre avait été commis, de surcroît pendant l’exécution d’une peine, les huit commanditaires ont été transférés dans un établissement de lourdes peines, ce qui n’a rien de commun avec ceux dont j’avais l’habitude.
Et me voici, appréciant un repas qui me sera sans doute fatal dans un sanctuaire aseptisé qui n’est pas officiellement répertorié, d’où personne ne s’est sans doute jamais évadé. Les murs sont tous aveugles, nous pouvons aussi bien être au sommet d’une tour que sous cent mètres de terre, nous n’en savons rien.
Notre premier contact avec le bâtiment a été la salle de réveil, nous avons tous subit une anesthésie générale avant de sortir de notre établissement de départ, personne n’a pu se rendre compte du parcours qui nous a amené ici.
Le seul dernier repère qui nous a été donné de voir était l’heure affichée par l’horloge de cette salle ou nous avons tous repris conscience, un à un. Mais je doute de la véracité de cette information.
En tout cas, si l’arrivée du repas est régulière, j’ai maintenant de quoi me donner un semblant de rythme biologique.
Mon voisin ne fait que dormir, toujours tourné vers le mur. Je me demande ce qui va nous être demandé, on n’enferme personne sans lui demander d’accomplir une tâche, donnant l’impression au prisonnier de se racheter réellement aux yeux de la société.
Depuis combien de temps est-il ici ?
Le sait-il seulement ?
Je reprends ce journal, je n’ai pensé à rien depuis dix ou douze repas, passant mon temps à dormir.
Au réveil, je ne pense qu’à une chose : manger et dormir tout de suite après.
Il doit y avoir plus que des céréales et de l’eau dans cette nourriture.
En tout cas, j’ai toujours le même codétenu et il est toujours aussi peu bavard, il me sert de temps en temps son chuchotis à peine compréhensible. Il m’a appris, ou du moins, il m’a confirmé ce que je craignais, que cette prison fût d’un genre vraiment particulier.
Nous sommes tous ici des créatures sans droit, notre corps semble avoir été vendu à la science et celle-ci s’amuse joyeusement avec bien que nous soyons encore en vie.
Mais ces assertions peuvent être fausses, je n’ai qu’une confiance limité dans mon très peu loquace compagnon d’infortune.
D’ailleurs, je ne sais toujours rien de lui, j’ai essayé de l’interroger mais il a babillé sans cohérence, seuls quelques mots ont été articulés et j’ai du faire des efforts pour les comprendre !
« paisseu », voila tout ce qu’a su me dire mon cher voisin.
Il n’est pas méchant, il ne parait même pas capable de commettre la moindre infraction : un visage aux traits grossiers, l’air toujours sale, comme si des années de crasse s’étaient infiltrées par tous les pores de sa peau.
Mais ce sont ses yeux qui me frappent le plus, ils sont indéfinissables, à tel point que je les ai vu il y a quelques minutes et je ne peux m’en rappeler la couleur.
D’ailleurs, a-t-il réellement des yeux ?
Je me figure seulement deux espaces vides, deux représentations parfaites du néant et pourtant il m’a regardé, je m’en souviens parfaitement !
Autre chose aussi : personne ne m’a encore interdit de parler et pourtant le silence m’écrase, jusqu'à ce pauvre bougre qui ne m’adresse la parole qu’en chuchotant.
Je ne peux même pas compter sur nos gardiens, plus muet qu’eux je ne vois qu’un cadavre.
Un nouveau repas et je ne trouve pas utile de le noter, j’ai perdu le fil depuis longtemps déjà, le temps n’existe plus ici, en tout cas pas pour moi.
Je me rends compte que mon voisin a disparu, ce n’est pas la première fois, il lui arrive de rester au-dehors pendant un ou deux repas.
Il revient toujours exténué, comme éteint, plus sombre qu’à l’accoutumée, soutenu par deux combinaisons bleues.
Que fait-il pendant ces absences ?
Que lui font-ils ?
Il ne me l’a jamais dit ni même sous-entendu. »
Œva marqua une pause, il semblait réellement affecté par le récit qu’il faisait, comme s’il vivait ce qu’il racontait.
Pour moi, cette histoire n’évoquait rien, elle contenait tant de mots et de notions que je ne comprenais pas. Et pourtant, une impression désagréable me submergeais, une impression de déjà vu, mais j’étais habitué à ces impressions depuis que je les avais ressenti la première fois en approchant des cavernes et de mon cher plateau d’où je saluais le soleil levant chaque matin.
Œva reprit son histoire.
« Mon voisin rêve, je l’écoute, il parle dans son sommeil, il a peut être eu une journée plus éprouvante que d’habitude, à tel point que son subconscient le torture.
Il semblerait qu’il soit sérieusement en train de se débattre ou de tenter d’échapper à nos geôliers. Il bouge beaucoup et pour la première fois j’entends sa voix : une voix pure et puissante comme je n’en ai jamais entendu.
Je me sens défaillir mais j’essaie de résister.
Mon voisin se calme un peu, mon vertige s’estompe.
Un vertige comme je n’en avait jamais eu auparavant, j’ai cru mourir, ou plutôt non, j’ai cru m’évanouir comme pourrait le faire un brigand de mon espèce à la vue des représentant de l’ordre.
J’ai eu l’impression que mon être se dissolvait.
Je remue mon voisin dans sa couche, une nouvelle fois sa voix claire et profonde éclate dans la cellule
Je cligne des yeux, le soleil inonde la petite cuvette herbeuse nichée dans le flan de la colline.
Allongé sur le dos, les mains derrière la nuque, je contemple la voûte céleste, la journée est belle, ni trop chaude, ni trop fraîche.
J’aperçois quelques petits points noirs sur fond bleu, déambulant au hasard ou au gré des vents entre les nuages et moi.
J’entends le vent qui bruisse dans les herbes à hauteur de mes oreilles, la plus pure chanson du zéphire, celle qui berce mais aussi qui taraude lentement les plus puissantes montagnes. Ce mouvement impalpable qui façonne pourtant les paysages.
Soudain je me relève, je me sens épié. Effectivement, en contrebas, une silhouette grimpe lentement dans ma direction, elle est sombre.
Finalement, un homme, ni vieux, ni jeune, aux yeux indéfinissables, se tient devant moi, un sourire idiot accroché aux lèvres.
Sa peau est sombre, pour ne pas dire sale. Il me regarde avec insistance. Je ne comprends pas, habituellement, je n’aime pas ces situations embarrassantes, je finis toujours par couper court a ces jeux stupides mais la, j’ai comme l’impression que ce silence ne va pas durer, en tout cas, je ne ressens aucun inconfort.
Et puis ses yeux me happent et je l’entends me parler, je ne vois plus rien, je ne sais plus où je suis.
Je ne sais plus si je suis.
- finalement on se croise, tant mieux.
J’ai cru qu’on n’y arriverait jamais, il a fallu que je t’attrape mais ce n’est pas sans risque, d’ailleurs même maintenant, ta vie est menacée.
Je m’appelle ….
Et bien c’est étrange, je me suis préparé, pour ce discours et voila que je ne me souviens plus de ce que je voulais dire.
Je voulais me présenter à toi mais si je sais que j’ai eu un jour un nom, je n’en ai plus aucun souvenir.
Appelle-moi comme tu le souhaites, je pense que ça conviendra très bien.
Les bleus me nomment EOVA-14, ils pensent que je ne comprends pas ce que cela signifie, ils croient fermement à ma stupidité, comme toi à l’instant.
Mais je ne suis pas dupe, je suis la quatorzième expérience sur les ondes vibratoires audibles. La quatorzième de l’année, cela s’entend, car leurs recherches dans le domaine sont assez récentes et mènent trop souvent leurs cobayes à la mort.
Ne panique pas, on parle de moi, tu n’es qu’un sujet qui expérimente ce qui m’arrive, rien de plus pour le moment.
Tes vraies épreuves débuteront plus tard, ils ne savent peut être pas encore comment te cuisiner. N’aies crainte, ils sauront bien trouver ce qui te convient, car ils trouvent toujours.
Et ça nous arrange bien d’ailleurs, car nous retirons toujours un bénéfice personnel de ces tortures lancinantes. S’ils le savaient, tous les projets en cours seraient arrêtés immédiatement.
Tu es donc parvenu à te mettre à dos suffisamment de gens influents pour te retrouver ici, peut être en ressortiras tu mais ce genre d’événement est très rare, ce qui n’est pas forcément le fait de nos conditions de détention, mais tu finiras sans doute par le découvrir.
Je vais te raccompagner, tu es resté avec moi plus de temps qu’il n’était raisonnable. Surtout, à mon réveil, ne laisse pas transparaître quoi que ce soit d’inhabituel, continue à te comporter comme à ton arrivée, notre survie en dépend.
La lumière revient petit à petit.
Je sens le froid sur ma joue gauche, je suis étendu sur le sol de la cellule. Ai-je rêvé ?
Mon voisin a l’air de dormir, ai-je imaginé cet entretien ?
Si tout ce que j’ai ressenti n’est pas le fruit de mon imagination, comment cela a-t-il été possible ?
Que se passe-t-il dans ce centre ?
Nouveau repas, EOVA-14 semble toujours égal à lui-même, ou plutôt à ce qu’il laisse transparaître : le parfait crétin au regard vide dont les doigts pataugent dans sa bouille grisâtre.
Ai-je imaginé la scène d’hier ou m’a-t-il réellement parlé ?
Je penche volontiers pour la deuxième solution, à moins que je n’aie complètement inventé cette « théorie » des expériences : il n’émet jamais aucun son et la seule fois ou j’ai entendu un bruit sortir de sa gorge, c’était pour me retrouver dans le labyrinthe de mon propre esprit … en compagnie de ce EOVA-14 !
Non, je ne suis pas capable d’inventer cela.
Pas plus de mon propre gré que sous la torture.
Je tente des approches, en fait de simples regards légèrement insistants, mais Eova-14 n’y répond pas. Les remarque-t-il seulement ?
J’ai dormi un peu, mais des secousses m’ont réveillé : Eova-14 souhaiterai-t-il communiquer ?
Son visage sans age aux yeux enfantins est tourné vers moi.
Subitement, il disparaît de mon champ de vision. Je tourne la tête vers sa couchette : il y est allongé, feignant de dormir.
A moins qu’une fois encore je sois victime d’une hallucination …
Mais non, je l’entends geindre et pratiquement instantanément, je sens des picotements sur toute la surface de mon corps.
Les fourmillements s’amplifient, j’ai de nouveau l’impression de me dissoudre dans l’air.
Je me retrouve debout, sur une plage vierge.
Etrangement, il fait très beau mais il m’est impossible de voir le soleil ou même d’en deviner l’emplacement : il n’y a aucune ombre !
Et pourtant la lumière est bien présente, et belle encore !
Un vent doux et tiède vient créneler la surface de l’océan – ou peut être n’est ce qu’une mer – et rajoute à cette impression de quiétude qui règne ici.
Je fais quelques pas sur le sable blanc.
Je découvre des traces, humaines, conduisant vers un bosquet d’arbrisseaux dont je n’arrive pas à déterminer l’espèce.
Je remonte la piste et découvre Eova-14 tranquillement allongé, les yeux fermés et un sourire béat illumine sa face.
» - Nous y voici à nouveau.
Ne parle pas encore.
C’est notre deuxième entrevue clandestine, si tout se passe bien, il y en aura beaucoup d’autre.
Pour commencer, je vais d’entretenir plus longuement sur ce qui se passe actuellement.
Voila, comme je te l’ai déjà dit, je suis le fruit d’une expérience. Je n’ai jamais compris ce qui m’a été fait mais le résultat est là : je peux me mentir ainsi qu’aux autres en créant des hallucinations très puissantes et seulement par le biais de quelques vocalises.
La toute première dans laquelle je t’ai plongé était improvisée, la situation l’imposait.
Celle-ci est beaucoup plus travaillée, c’est l’une de mes préférées, j’y viens souvent.
J’avoue cependant que depuis ta venue, je n’ai pas beaucoup voyagé, ne te connaissant pas, je ne voulais pas prendre de risque, mais j’ai obtenu des informations entre-temps et je pense pouvoir te faire confiance.
Détends-toi, profite du lieu, nous avons pratiquement tout le temps dont nous avons besoin, nous vivons dans le temps des songes lequel peut contenir des années dans une seule poignée de secondes.
Nous allons maintenant faire connaissance, mais avant cela, il va te falloir me parler.
Ne te précipite pas, si tu m‘adresses la parole, tu risques de parler réellement et donc d’attirer l’attention de nos geôliers.
Avant tes premiers mots, saches que je suis actuellement en train de chanter sur des combinaisons d’infra basses et d’ultrasons, des fréquences inaudibles par l’homme. Ces fréquences agissent sur ta conscience et ce sont elles qui modélisent ce paysage ainsi que moi-même et mon discours.
Il te faut penser fortement à ce que tu veux me dire pour que je puisse l’entendre. Je ne saurais pas expliquer pourquoi mais j’arrive à entendre les pensées.
Je ne te cache pas que tes premiers essais ne seront pas forcément couronnés de succès mais j’ai bon espoir que tu y arrives.
Il s’assoit alors en tailleur, les yeux toujours fermés et affichant invariablement ce sourire idiot.
» - Concentre toi et commence déjà par me dire ton nom si tu t’en souviens.
Mon nom ?
La bonne blague : personne ne m’a parlé en ces derniers jours. Je ne sais même pas le nombre de révolutions qu’a pu faire notre planète. Et, comme on peut oublier sa date d’anniversaire quand on n’y pense jamais, j’ai du mal à me remettre mon propre prénom en mémoire …
Quel est-il ?
Et pourquoi suis-je ici ?
Ah oui ! Le meurtre.
L’émeute dans le centre pénitentiaire, le meurtre du gardien, notre mise à l’écart.
Je n’avais presque rien fait mais on m’a sans doute transféré pour non assistance à personne en danger …
Comment convaincre un juge que je dormais pendant cette tragédie ?
De toute manière mon cas était réglé avant même qu’on se penche dessus : petit malfrat, petite vie.
« Tu ne deviendras jamais rien Marcaïn » me rabâchait mon tuteur alors que … MARCAÏN !!!! Le voila mon prénom !
» - Doucement, doucement. Je ne suis pas sourd mon ami. Ainsi tu as assisté à un meurtre ? J’ai toujours pensé que ce genre d’évènement chamboulait la vie de quiconque pouvait y assister.
Comment diable se fait-il qu’il …
» - Et bien comme je te l’ai dit : je peux entendre les pensées d’autrui, ainsi, les tiennent se sont dévoilées à moi sans aucune retenue.
Petit malfrat hein ? Moi ce serait plutôt le contraire : trop gourmand au goût de certains, je n’ai tué personne mais il est des crimes qui sont pires que l’assassinat, surtout s’ils sont perpétrés sur de hauts personnages …
J’ai donc officié dans la juste restitution de certaines richesses aux plus démunis, comprends par là que je détournais de petites sommes d’argents depuis les réserves des plus riches vers celles, très modestes, d’entreprises éphémères. Très simplement, j’ouvrais des comptes dans des paradis fiscaux sous de faux nom de sociétés, je les remplissais de sommes ridicules au regard de mes victimes. Passée une certaine somme, je retirais le tout en nature et je mettais en vente aux enchères le produit de mes larcins. Il ne me restait plus qu’à stocker mes nouveaux revenus sur un compte personnel. Par petites touches, j’ai réussi à me constituer une jolie petite fortune. Mais tu dois savoir ce que c’est : le fric appelle le fric, j’en ai voulu toujours d’avantage et toujours plus à chaque fois. Il y a donc eu une fois de trop et me voila ici.
» - Et on t’a enfermé pour si peu ?
» - Qui vole un œuf, vole un bœuf, parait-il. Le bœuf prend d’autant plus d’importance s’il appartient à quelqu’un de très influent. N’as-tu pas remarqué que nombreux sont ceux qui volent impunément ? N’as-tu pas constaté que ceux-la même semblaient au-dessus des lois et n’était pas inquiétés pour des crimes qui nous valent pire que l’enfer à nous autres, misérables rien du tout ?
» - Oui …
C’est l’évidence même : nous ne sommes rien, donc on peut nous piétiner sans remords ni scrupules.
Combien de fois ai-je visité ces prisons sales et surpeuplées ?
Pour quel motif surtout ?
Le même que celui qui a poussé notre race naissante à jeter des pierres sur d’innocentes créatures : la faim.
» - Tout juste l’ami !
» - Heuuu …. Tu entends vraiment tout ce que je pense ?
» - Oui, tu dois être quelqu’un de très émotif, la moindre de tes réflexions résonne puissamment.
Je crois qu’on va arrêter pour le moment, on reprendra notre conversation plus tard, je dois t’informer de tant de choses, j’espère simplement qu’on m’en laissera le temps. Ils ne vont sans doute pas trop tarder à s’occuper de toi.
Retour à la cage-départ.
Exit la plage de sable blanc, tout est blanc ici mais point de sable.
Eova-14 est dans sa position habituelle, en chien de fusil, il semble dormir.
Je me sens très fatigué, mon corps est toujours parcouru de fourmillements mais ils vont en s’atténuant. » |
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