Y-En-A-Marre.org Index du Forum Y-En-A-Marre.org
Bienvenue sur le forum de Y-En-A-Marre.org
 
 FAQFAQ   RechercherRechercher   Liste des MembresListe des Membres   Groupes d'utilisateursGroupes d'utilisateurs   S'enregistrerS'enregistrer 
 ProfilProfil   Se connecter pour vérifier ses messages privésSe connecter pour vérifier ses messages privés   ConnexionConnexion 

[textes] [serie] Un Livre - chapitre I

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Y-En-A-Marre.org Index du Forum -> DETENTE
  
Auteur Message
Invité






Posté le: Lun Juil 11, 2005 2:06 pm 
MessageSujet du message: [serie] Un Livre - chapitre I
Répondre en citant

[EDIT R@Y : voila, je prends une décision. je n'ai pas fini ce que vous allez lire, mais je vous le soumets tout de meme puisque je ne compte finalement pas le finir, pas assez de temps et de motivation.
Fort de ce constat, je me suis dit que ca pouvait servir de pretexte pour une petite "série estivale".
je vais tenter de me tenir a une publication hebdomadaire.

bizzzzatooss !]











Un Livre





LIVRE n. m. XIe siècle. Emprunté du latin liber, libri, de même sens (voir Liber).

1. À l'époque moderne, assemblage de feuilles de papier imprimées, formant un volume relié ou broché.
2. Fig. et litt. Ce qui peut devenir objet de connaissance et source d'enseignement.















1 – Au début de toutes choses



Il était posé sur un tapis de verdure, comme un onyx reposant parmi des émeraudes.
Comme chaque matin, il attendait patiemment la venue de l’astre du jour afin de le saluer, pour le remercier des bienfaits prodigués.
Il était pleinement conscient de l’inutilité de la chose, comment cette boule d’hydrogène aurait-elle pu entendre ses louanges ?
D’un autre côté, était-il vraiment certain qu’aucune pensée n’agitait cette masse d’énergie ?

Pas si sûr …

Il venait là chaque jour, dès les premières lueurs, pour assister à l’ascension du soleil dans les champs célestes, un rituel qu’il observait depuis de longues années. Un rituel dont l’origine se perdait dans les replis les plus insondables de sa mémoire mais qui lui paraissait de la plus haute importance.

Il était vieux et usé, le visage marqué par une cicatrice aux deux tempes. Il avait des yeux indescriptibles, magnétiques, pourrait-on dire. Ils avaient une couleur métallique virant sur le rouge orangé. Il savait avoir maudit ces yeux à une époque de sa vie. Il ne lui était pas permis d’avoir peur la nuit car il ne connaissait plus la signification de ce mot.

Sauf exception, tous les hommes considèrent que la nuit est la période allant du soir au matin et est marquée par une absence de lumière.

Pour lui, la période censément nocturne était le moment féerique ou il pouvait vivre à la lueur des étoiles, celles-ci faisaient une couverture lumineuse embrasant chaque coins et recoins.
Il ne connaissait donc pas l’obscurité.

Il n’aurait jamais pu en expliquer l’origine mais il n’assistait à aucun abaissement de luminosité.

Quand il était plus jeune, il avait pour fonction de patrouiller pour assurer la sécurité de sa communauté, voir en toute circonstance apporte aussi son lot d’obligations, mais il était heureux d’y satisfaire tant son bonheur passait par celui de ses proches.
Un groupe de couasards avait été repéré en bordure du terrain communautaire ? On pouvait compter sur lui pour parer à une razzia de nuit.
Un enfant s’était perdu dans les cavernes d’énergie ? Il pouvait y pénétrer sans rien d’autre qu’un pagne et un bloc de craie : à chaque coup il ressortait avec une petite masse rose pleurante et gesticulante sur les épaules, au grand soulagement des parents de la dite chose.
Il se sentait responsable de tous les petits qu’il pouvait rencontrer. Aussi loin qu’il s’en souvienne, il enseignait ses savoirs aux enfants, il était un livre et chaque communauté se devait d’en posséder au moins deux.

Un livre était ce personnage souvent craint, gardien d’un savoir immense et précepteur d’une perpétuelle marmaille. On déposait ses petits à la bibliothèque, ils bénéficiaient ainsi de conseils, d’histoires et de surveillance à moindre frais.
Les bibliothèques sont toujours pleines d’enfants à toute heure de la journée. On y trouve généralement une demi-douzaine de bambins pour un livre.

Pour l’heure, il ne lui restait que quelques minutes avant de redescendre du plateau herbeux pour rejoindre sa bibliothèque afin d’y accueillir les premiers venus.

Il goûtait les derniers instants de fraîcheur, ceux durant lesquels la rosée se pose sur toute chose. Ce bain matinal lui était aussi indispensable que le salut aux premières lueurs du jour.

Il se releva, secoua un peu sa tunique de fibres brunes et entreprit de rejoindre la communauté. Il longea le bord du plateau. En contrebas, il pouvait voir les reflets d’argent du cours d’eau que ses pairs avaient élu comme source de vie. Cette source de vie était propre et poissonneuse. Ses méandres avaient fécondé les sols alentours par le truchement de crues coléreuses, ce qui fait qu’en plus de la pèche, la culture de céréales et de tubercules permettaient à la communauté de vivre à l’abri de la famine.

En redescendant la falaise, il se remémorait les premiers jours passé au bord de la Lomy, il en avait scruté le fond et l’avait déclarée propre et parfaitement capable de faire vivre l’homme. Elle n’avait jamais fait défaut à son jugement. Cependant, ses débordements avaient inculqué le respect de la rivière à ses compagnons, ils avaient perdu un livre imprudent qui s’était noyé dans des flots rugissants. Depuis, ils bâtissaient leurs abris sur pilotis et riaient en bénissant chaque inondation.

Il emprunta une petite piste à peine tracée, il la savait faite par une félitre qui avait pour habitude de venir manger des feuilles ou des herbes coupées déposées par les enfants à la lisière de la communauté. Il lui arrivait de la croiser assez souvent. Elle, d’ordinaire farouche, lui laissait le loisir d’observer sa robe brune, sa forme élancée de quadrupède gracile. Elle avait même, de temps en temps, l’audace de fourrager dans sa tunique avec son nez humide et noir. Ne trouvant rien, elle l’observait alors de ses yeux profonds que surplombaient deux oreilles rondes légèrement trop grandes. Il lui servait alors un vieux poème dont elle se fichait généralement car elle disparaissait avant la fin du deuxième vers. Paradoxalement, ça le mettait de bonne humeur, elle lui rappelait qu’il faisait partie d’une branche du règne animal qui pouvait jouir de la conscience de leur condition. Et sa condition à lui était plutôt bonne.

Comme il s’y attendait, il croisa la jeune félitre aux abords de la communauté, elle hésitait à manger au tas de végétaux laissé pour elle. La raison était simple : trois paires d’yeux pétillants et piaillants étaient tous excités à l’idée de l’observer pendant son repas, ils espéraient même pouvoir l’approcher assez pour la caresser. Elle était beaucoup trop craintive pour ces petits diablotins vifs et curieux et ne s’approcherait de la nourriture que lorsqu’ils auraient disparu.

Soudain, les six yeux entamèrent une espèce d’incantation binaire en scandant « Mar-caïn ! Mar-caïn ! » : Ils venaient de remarquer le vieux livre qui arrivait sur l’espace du rassemblement. Il se prit à sourire en entendant son nom, cet enthousiasme le flattait.

« Alors les petits, on fait peur à la fée ? »

« Non, on venait la regarder manger », répondit une petite bouille morveuse couronnée de boucles noires.

« Ah, bien ! C’est vous qui lui avez apporté à manger ? », s’enquit le livre.

« Ouiiiiiiiiiiiiii ! », répondirent en cœur les trois petits d’homme, un sourire barrant leur frimousse.

« C’est très bien ça, très très bien même, n’oubliez pas qu’elle aussi a une vie, une famille, une maison, ne lui faites jamais de mal, elle ne vous en fera jamais de son côté, elle est herbivore et n’essayera donc pas de vous manger ».

« Elle est pas méchante comme les couasards alors ? », demanda les boucles noires

« Et bien non, tu as remarqué que les couasards avaient de grandes dents pointues ? As-tu vu leurs griffes ? Eux sont carnivores et vivent dans les rochers ou les arbres. La félitre vit dans les fourrés, elle se cache des couasards ».

« Les couasards mangent les félitres ? », avait presque crié une petite voix indignée.

« Oui, quand ils le peuvent, les couasards mangent les félitres », répondit le livre. Un concert de sanglots s’éleva alors des trois petites bouches, sanglots accompagnés de véritables larmes.

Le vieil homme tenta de les calmer.
« Allons, allons, il ne faut pleurer comme ça, il est normal que ces choses arrivent. Croyez-vous que les couasards méritent de mourir de faim ? »
« Oui mais c’est gentil une félitre, un couasard c’est méchant ! », assura un petit garçon aux cheveux clairs et raz.

« Attention, ce n’est pas parce que le couasard mange de la viande qu’il est forcément méchant, il le fait car c’est dans sa nature. Regarde, toi par exemple, es-tu méchant ? »

« Non, moi je ne mange pas de félitre » rétorqua la petite tête blonde avec un rien de fierté dans sa posture.

« Tu ne manges pas de félitre mais par contre, tu ne te prives pas de poisson, n’est-ce pas ? »

« Les poissons c’est pas pareil, c’est pas comme les félitres » s’indigna le petit bonhomme.

« Et pourtant si, ils sont comme les félitres et toi comme les couasards au regard des poissons. Il ne faut pas juger les animaux et les ranger dans des catégories comme vous le faites. Il n’y a pas de gentil ou de méchant chez eux, ils n’y a que des animaux qui ont des besoins qu’ils doivent assouvir s’il veulent vivre »

Les trois enfants restèrent dubitatifs, non pas qu’ils n’aient rien compris, du haut de leurs cinq ans d’age ils avaient déjà une longue pratique du livre et comprenaient donc parfaitement ce que Marcaïn venait de leur dire, son langage et sa pensée ne leur était pas inconnus. Par contre, la portée de cette affirmation leur échappait quelque peu. Comment ne pouvait-on appartenir ni aux « gentils », ni aux « méchants » ?
Marcaïn savait que cette envie de classer les choses faisait partie de leur éducation, son travail s’avérait donc loin d’être terminé, ce qui tombait bien mal car il sentait que sa vie ne durerait pas vingt ans de plus.

« Et bien dites voir ! On n’est pas encore entré dans la bibliothèque que vous recevez déjà l’enseignement ! Ouste ! Allez-y vite, je vous y rejoins. », lança-t-il à son jeune public qui commençait déjà à galoper vers la construction de bois sur pilotis.

Ses journées coulaient paisiblement, entraînant sa vieille carcasse vers cette conclusion redoutée parce qu’inconnue.
Chaque jour, depuis un nombre sans fin de crues, il se chargeait d’instruire les plus jeunes de la communauté. Telle était sa fonction de livre : enseigner.
Enseigner les règles élémentaires de survie, enseigner le peu d’histoire de la communauté, enseigner la tradition, il se devait de transmettre son savoir à ces jeunes pousses. C’était son devoir même s’il n’aurait su expliquer pourquoi.
Mais enseigner à une communauté ne signifiait pas « faire partie de la communauté » au sens classique du terme. Il en était à sa septième. Un livre voyage et peut être amené à dispenser son savoir aux quatre vents.
Ca faisait déjà quelques levés de soleil que celle-ci l’accueillait.

Quand cela avait-il commencé ?
Mystère, il ne se souvenait de rien avant son arrivée dans sa première communauté, celle de la forêt sombre.
Il était bien jeune alors, à peine une trentaine d’années, mais il aurait bien été en peine d’annoncer cette estimation, n’ayant aucune notion de « semaine », « mois » ou « année ». Il arrivait tout juste à compter en « levé de soleil ».
Ses jeunes temps d’alors avaient été particulièrement rudes, du fait de sa différence. On craignait autant sa personne qu’on appréciait ses services.

Marcaïn inspirait la terreur du fait de sa différence.

Ses yeux donnaient à son visage une lumière aussi inhabituelle qu’effrayante : ils ne possédaient pour ainsi dire pas d’iris, ou si peu, à peine un fin cerclage bleu tout juste discernable.
Ses pupilles étaient légèrement plus grandes que celles d’un humain « classique » et paraissaient noires en pleine lumière. Mais qu’il soit un tant soit peu dans l’ombre où qu’il coiffe une capuche profonde et son visage prenait alors un aspect terrifiant, incarnant une peur archaïque, celles qu’inspirent les légendes ou l’homme se change en animal et perd toute humanité.
Ces fameuses pupilles, donc, captaient toutes les sources lumineuses possibles. La lumière se reflétant sur des récepteurs très sensibles tapissant le fond de ses yeux, cela enflammait alors littéralement son regard, diffusant une phosphorescence rouge.
Ce regard lui avait un jour valu le surnom de « couasard », surnom que n’employaient que ceux qui, chose rare, le détestaient.
En effet, lorsqu’un couasard s’approche d’un rassemblement humain, ce qui implique inévitablement la présence d’un feu, la lumière de celui-ci se distingue en une lueur verte dans les pupilles du félin.

Telle avait donc été son identité dans ses premières communautés : Marcaïn le couasard.
Cela n’avait pas que des désavantages, de nombreux conflits lui avaient été évités du fait de cette particularité, on lui prêtait volontiers les attributs du félin bien que cela n’ait jamais pu être vérifié.
Il avait donc été accueilli en tant que livre mais on appréciait alors ses compétences de nyctalope, bien pratiques pour prévenir les communautés endormies des attaques nocturnes des fameux félidés.

Mais il était bien vieux maintenant et même si son don était toujours aussi bon, sa vision n’était plus la même, elle s’était troublée avec l’age, on lui avait donc fait grâce de sa corvée de surveillance en lui permettant de ne vivre que de l’enseignement aux plus jeunes.

Il s’acquittait de cette tâche avec fierté, conscient qu’il était de l’importance de cette fonction car il était persuadé que c’est par elle qu’on peut influer sur le destin des hommes.
La parole d’un livre n’est que très rarement remise en cause et, en toute circonstance, elle ne l’est que par un autre livre.

Il arrivait donc au pied de la bibliothèque. Elle observait le sol du haut de ses pilotis de deux mètres, non pas qu’elle regorgeait de trésors mais la Lomy débordait de temps en temps et il était tout de même plus agréable d’être au sec en pareille circonstance.
Il grimpa péniblement le long de l’échelle de cordes, assura sa prise sur la plateforme et put enfin se tenir debout devant l’entrée de la bâtisse.
A l’intérieur, les trois petits farfadets batifolaient gentiment dans les jambes de leurs compagnons plus âgés.
En tout, huit personnes profitaient des services de Marcaïn, sur une tranche d’age allant de cinq à treize ans. Au-delà, les adolescents devaient montrer leur capacité à faire vivre un foyer en accomplissant un rite initiatique. Ceux présents dans la bibliothèque étaient encore trop jeunes mais au moins deux d’entre eux auraient à affronter cette épreuve à la prochaine saison.

Pour le moment ils étaient considérés comme des enfants et étaient sous la responsabilité de Marcaïn, leurs parents génétiques étant occupés à rassembler de quoi faire vivre la communauté : poissons, céréales, fibres végétales pour la confection des habitats et des textiles, bois.
Pas d’autre chose, en l’occurrence, pas de viande, la communauté de la Lomy était contre l’absorption de nourritures carnées. Même lorsqu’ils s’approchaient trop des huttes, les communautaires ne tuaient pas les couasards. La vie est le bien le plus précieux de toute chose vivante, telle était la philosophie de ceux de la Lomy et Marcaïn avait été séduit par cet état d’esprit. C’était la raison pour laquelle il restait parmi eux depuis si longtemps : il avait dépassé de beaucoup le temps qu’occupait généralement un livre en bibliothèque.
Cela étant, personne de la Lomy ne lui en avait fait la remarque, son enseignement était bon et il n’était pas facile de trouver un livre correct, en adéquation avec la pensée de tous.

Repensant à la scénette des enfants et de la félitre, il décida de leur conter une histoire a propos de cet herbivore, leur expliquant les habitudes de vie de cet animal. Ils découvrirent alors que celle qu’ils nourrissaient n’était que le membre isolé d’une harde vivant non loin. Ils furent encore plus stupéfaits d’apprendre que cette félitre devait avoir mis bas pour être isolée de la sorte, ils voulurent naturellement retrouver le petit sans autre but que de veiller sur lui.

« N’y pensez même pas ! » cria presque Marcaïn.
« Comprenez bien, en retrouvant le petit, vous risquez de l’imprégner de votre odeur, ce que ne manquerait pas de remarquer la mère. Ainsi marqué par vous, le petit félitre serait voué à une mort certaine, sa mère croirait avoir affaire à l’un d’entre vous plutôt qu’à son petit.»

Les plus jeunes avaient été quelque peu impressionné par l’interjection et une certaine humidité était encore décelable dans leurs grands yeux sombres.
Remarquant cela, le livre se dit qu’il était préférable de changer le cours de l’histoire et de reporter à plus tard l’enseignement de ce qui pourrait être interprété comme la cruauté aveugle de la nature par ces chères petites créatures sensibles.

La journée s’écoula paisiblement. Trois vieillards de la communauté marquèrent la pause de la mi-journée en apportant de quoi manger comme le voulait l’habitude : les très jeunes apprennent, les moins jeunes pèchent et récoltent, les plus vieux tissent et préparent.

L’après-midi, le livre préférait ponctuer son enseignement d’exemples concrets en apprenant la responsabilité au plus âgés des enfants par la surveillance des petits et en préparant tout ce petit monde aux futures épreuves initiatiques, en les familiarisant avec la philosophie de leurs aînés.

C’était aussi ce moment que Marcaïn choisissait pour raconter sa propre histoire, celle qu’il était chargé de retransmettre. Chaque livre a son histoire. Celle de Marcaïn était tout simplement la sienne, celle de sa longue vie.
Il leur avait déjà raconté sa découverte de ceux de la Forêt Sombre, éveillant la curiosité de son auditoire aux récits de sa propre jeunesse.

Il contait ses expériences d’une voix calme et profonde. Cette voix avait un effet hypnotique sur les plus jeunes, beaucoup s’endormaient au son velouté du livre.

« Au vingtième levé du soleil depuis mon arrivée parmi ces hommes, il leur était clair que je devais rester au milieu de leurs enfants et d’assurer la fonction de livre.

Ils me confièrent la garde de deux enfants, ils voulaient d’abord savoir si j’étais capable d’assumer cette responsabilité.

Les semaines se suivirent les unes les autres et de nouveaux enfants me furent confiés. Les communautaires de la Forêt Sombre reconnaissaient mes talents de livre et me firent de plus en plus confiance. »

« Tu dois être très très vieux ? »
La petite frimousse aux boucles noires avait sursauté en posant cette question qui n’en était pas vraiment une.

« Oh oui ! Très vieux. Trop vieux disent même certains. »
Marcaïn marqua une pause et semblait perdu dans un courant de souvenirs, le regard posé sur un détail du plancher nu.
Soudainement, il releva la tête et reprit son récit.

Cela ne dura pas longtemps. Son interlocutrice n’en avait pas fini avec lui et ne comptait pas le laisser tranquille à si bon compte !

« Moi j’ai un papa Pol et une maman Inna. Et toi ? C’est qui ton papa et ta maman ? » Demanda-t-elle de son air le plus candide.

« Et bien …» Il s’attendait toujours a entendre cette fameuse question qui le plongeait invariablement dans l’embarras : il ne connaissait rien de ses origines. Il faisait parfois des cauchemars, peut-être étaient-ils des manifestations d’une mémoire oubliée mais il n’aurait pu le dire.

« Je n’ai pas connu mes parents, il me semble être venu à la vie un soir, au bord d’un cours d’eau tellement minuscule et charriant tellement de terre gluante que j’hésite, encore aujourd’hui, à le qualifier de cours d’eau.

Je me rappelle très bien de ce soir là, il paraissait phosphorescent, les étoiles étaient masquées par des nuages luminescents. J’ai longé le cours d’eau pour voir où il terminait sa course. Il suivait un chemin connu de lui seul parmi des herbes hautes, s’éparpillant parfois au point qu’il était difficile de définir exactement son lit. Puis, au bout de quelques temps, je constatais que l’herbe devenait plus courte et disparaissait peu a peu au profit d’une terre spongieuse, très riche en humus.
J’ai levé les yeux au ciel et je me suis aperçu que je pénétrais dans une très vieille forêt.
Il devait y faire bien sombre pour d’autres que moi. De grands arbres aux troncs énormes jalonnaient la course du ruisseau dont le tracé était devenu plus net. Ces géants mangeaient toute lumière, empêchant la croissance de pousses plus jeunes dans le berceau de leurs racines noueuses. Outre ces arbres, seuls quelques buissons d’épines et de chétives touffes d’herbes jaunes poussaient sur ce sol pourtant riche.
La forêt était pleine de la rumeur du cours d’eau qui, après avoir parcouru quelques distances sur un sol meuble, donnait pleinement de sa voix sur un lit de pierres découvertes.
Plus j’avançais parmi les arbres et plus le ruisseau devenait rivière.
Et plus le ruisseau devenait rivière et plus la berge du cours d’eau était marquée d’une piste : un ou plusieurs animaux avaient pour habitude de longer les remous chantants. »
Il arrêta son récit pour fermer les yeux et fredonner une comptine censée évoquer le parlé cristallin de la rivière.

« Soudain ! » s’écria-t-il en ouvrant grand les yeux et faisant sursauter son auditoire.

« Soudain je vis deux reflets derrière un arbre, deux yeux qui m’observaient. C’était un tout jeune homme, il ne prenait pas la peine de se dissimuler correctement, pensant être invisible dans l’ombre du bois.
Je fis mine de ne pas l’avoir vu. Continuant à suivre la route de la rivière. L’inconnu me suivait par petits bonds successifs, ses pieds ne produisaient aucun bruit sur le tapis de feuilles mortes et humides.
Sa main semblait tenir un harpon de bois dont il se servait pour conserver son équilibre. Instinctivement, je savais qu’il s’en servirait aussi pour m’ôter la vie si ma présence pouvait mettre en péril la sienne.

Je le laissais me rattraper. Je m’étendis un instant à plat ventre pour boire, surveillant du coin de l’œil la progression de mon poursuivant. Il paraissait intrigué et n’approchait que très lentement, n’osant pas trop réduire la distance qui nous séparait de peur de ne plus profiter de la couverture de la forêt

Alors je décidais de me dévoiler et de l’interpeller directement.
Je me relevais lentement tout en pivotant pour lui faire face, plantant mon regard dans le sien sans aucune hésitation, de manière à lui faire comprendre que je le voyais bien. »

De nouveau, la petite fille aux boucles noires interrompit la narration du vieux livre dans un concert de soupirs irrités.
« Comment tu savais que tu voyais dans le noir et pas lui ? »

Marcaïn resta interdit, ne sachant que répondre car il ne savait pas quel instinct lui avait alors soufflé qu’il avait effectivement cet avantage sur son poursuivant.

« Je ne sais pas, j’imagine que … non, réellement je n’en sais rien. Pour tout dire, c’est même la première fois qu’on me pose cette question et moi-même je ne me suis jamais interrogé à ce sujet.

Ah ! J’entends le piétinement qui accompagne l’arrivée du soir ! ».

C’était la phrase rituelle annonçant la fin de l’enseignement, les enfants allaient rejoindre leur foyer.

La soirée approchant, les parents venaient à la rencontre de Marcaïn pour récupérer leurs enfants.
Beaucoup ne lui adressait que quelques mots de remerciement pour le service rendu, ils étaient impressionnés par ce vieillard au regard étrange, aux yeux de prédateur. Il en était tout de même pour vraiment l’apprécier et pour jouir de l’honneur de recevoir un livre sous son toit ne serait-ce qu’une nuit.
L’un d’eux, un certain Pol, père de la petite tête couronnée de boucles brunes, la petite Eline, vint inviter le livre.

« Bonsoir Marcaïn, je me demandais si tu accepterais de passer cette nuit chez nous »

« Bonsoir Pol, je n’ai rien contre, es-tu d’accord Eline ? »

Eline s’en moquait, selon toute vraisemblance, elle était beaucoup plus préoccupée par le scintillement du soleil sur les bords de la Lomy. Un interdit parental l’empêchait de s’approcher trop près de l’eau, cet interdit était très souvent relayé par Marcaïn, ce qui fait que tous les jeunes enfants étaient effrayés par l’eau alors qu’ils savaient tous nager plus ou moins bien depuis leur plus jeune âge.

« Eline en sera contente, mais pas autant que sa mère ou moi », répondit Pol.

« Dans ce cas, j’accepte volontiers, la bibliothèque est un endroit un peu triste pour un vieil homme seul ».

Marcaïn ne pensait pas cette politesse qui visait à rendre l’offre de Pol plus importante pour le vieux livre que ne l’aurait pensé le père d’Eline, il n’appréciait que modérément la compagnie de ses semblables pour avoir été longtemps un objet de suspicion du fait de sa différence. Cela dit, il acceptait tout de même de bon cœur, le vieillard aimait particulièrement Pol, un homme sain et franc qu’il avait vu grandir.

Les deux hommes se dirigèrent vers la hutte de Pol, tous deux précédés par la petite Eline qui trottinait tranquillement.
Ils entrèrent dans la hutte après l’ascension d’une échelle de bois aux marches larges, une rambarde aidant à l’équilibre fut accueillie avec soulagement par le vieux livre, rares étaient les habitations équipées d’un tel accessoire, habituellement parées d’échelles de corde.

Ils s’installèrent sur des nattes de paille. La femme de Pol, Inna, leur apporta une boisson fermentée et un morceau de poisson séché, il ne s’agissait cependant pas du repas, mais d’un en-cas avant le rassemblement du dîner. Celui-ci ne serait donné que lorsque tous les membres de la communauté seraient rentrés de leurs occupations.

Les deux hommes en profitèrent pour discuter au calme.

« J’ai des nouvelles pour toi mon ami », commença Pol.
« Ah oui ? Quelles sont-elles ? »

« Je sais qu’un livre voyage en ce moment vers notre communauté. L’ancien n’avait pas été remplacé à sa mort et nous sommes nombreux à penser qu’une aide ne te serait pas inutile pour veiller sur nos petits monstres. » Pol avait annoncé cela avec une certaine gène, craignant de vexer le vieil homme.

« Et bien je dirais que vous êtes nombreux à être sages, je me sens en effet de moins en moins capable de garder un œil sur ce petit troupeau braillard, l’arrivée d’une aide sera pour me soulager »

Pol se détendit, l’aveu de Marcaïn lui allégea la conscience, il se sentait coupable de traîtrise envers ce livre qui l’avait si bien préparé à sa vie d’homme.

Des coups sourds retentirent à l’extérieur, Marcaïn se leva et se dirigea vers l’ouverture.
« Allons prendre notre repas mon ami, ne tardons pas trop si nous voulons profiter de bons morceaux ».

La remarque du livre n’avait aucun sens pour Pol, comment différencier ce qui ne peut l’être ?
En d’autres termes, le repas était servi à la communauté et il n’y avait pas de bons ou mauvais morceaux, seulement un gruau de céréales agrémenté de poissons.
Le service se faisait en continu, une marmite gardait au chaud la nourriture déjà prête et recevait en plus de quoi garnir les plats des habituels retardataires.
Les repas se prenaient dans des écuelles de bois, la marmite provenait du travail d’un matériaux dont on ne connaissait que très peu de choses : sa rareté, sa dureté et sa résistance aux flammes.
Marcaïn et Pol vinrent se servir et prirent place sous l’abris de la toiture en feuille tressées de la grande salle, une construction plus volumineuse que toute autre, destinée à rassembler les quelques soixante-dix personnes de la communauté et à abriter des séances de prises de décisions difficiles ou de débats houleux, en plus des deux repas quotidiens.

« Dis moi Pol, que sais-tu d’autre à propos de ce livre qui doit venir ? »

« Et bien pas grand-chose, si ce n’est qu’il à l’air passablement vieux lui aussi, mais un livre n’est pas facile à trouver donc nous nous en accommoderons tout de même »

« Sais-tu au moins quelle est sa spécialité et d’où il vient ? »

« Non, par contre son nom le précède : Œva »

Quelque chose perturba Marcaïn : ce nom à consonance féminine était une chose inhabituelle pour un livre. Non pas que la fonction de livre ne puisse être occupée par une femme mais étrangement, seuls des hommes assuraient ce rôle.
Au-delà du genre de ce nom, sa sonorité lui donna le vertige, comme s’il l’avait entendu auparavant.
Il chassa ce qu’il considéra comme des mauvaises pensées et entreprit d’exposer un de ses projets pour donner le change.

« J’ai besoin de ton avis sur une question Pol. Je ne vais pas vivre éternellement et vu mon age, je pense qu’il va me falloir former un successeur. Je pensais te proposer d’enseigner mon art à ta gentille petite Eline, elle est curieuse et intelligente, elle a tout ce qu’il faut pour devenir un bon livre, qu’en penses-tu ? »

Pol était bouche béée.
« Heu … Eline ? Mmm … Ma fille ? Mais on ne fait pas un livre d’une fille … si ? »

« On fait ce qu’on veut si on le peut ! Pourquoi exclusivement réserver la fonction de livre aux hommes ? Bénéficieraient-ils de talents que je méconnais ? »

« Non, tu as raison, mais je ne sais pas comment cela va être interprété, j’en connais certains qui ne t’apprécient que très peu et cette décision va les faire fulminer : choisir une fille pour ta succession ! »

« Eh eh eh ! Qu’ils fulminent donc, si j’ai compris que leurs rejetons n’en seraient pas capables, ils ne seront jamais livre. Et d’un autre coté, depuis combien de temps sommes nous installé au bord de la Lomy ?»

« Je dirais peut-être une bonne soixantaine de crues, mais je peux me tromper »

« Tu ne dois sans doute pas te tromper de beaucoup. Et depuis tout ce temps la, je n’ai pratiquement affronté personne, ce qui était loin d’être le cas dans les communautés que j’avais suivi avant. Il est temps que ceux de la Lomy soient confrontés à mon regard, j’entends et je vois des choses qui ne me plaisent pas ces temps-ci. J’ai comme l’horrible impression que certains pensent substituer leur enseignement au mien, nous devrions bientôt tirer cela au clair. »

« Justement, ce sont eux qui ont commencé à réclamer un nouveau livre, nous autres n’avons suivi que par soucis de ton age et de ta personne, nos enfants sont usant de vitalité et nous voulons te garder encore longtemps »

« Ce qui n’a pas l’air d’être le cas pour tous à t’entendre parler. »

Les deux hommes terminèrent leur repas dans le silence, Pol en pensant à la dernière phrase du livre, Marcaïn en ruminant une colère qu’il sentait grandir en lui.

Le service n’avait pas encore vu sa première prolongation qu’ils regagnèrent le foyer d’Eline, laquelle était sortie jouer avec ses deux autres compagnons de jeux.
Inna leur apporta un distilla de fruit et s’installa avec eux pour participer à la conversation. Ils lui apprirent la nouvelle de la future nomination de la petite fille, ce qui émerveilla et emplit de fierté le cœur de la maman.
Marcaïn entreprit alors d’expliquer comment se déroulerait l’éducation d’Eline.
Il leur faudrait se séparer de leur fille durant un temps très long, plusieurs fois entre deux crues.
Ceci représentait un handicap terrible car la richesse d’un homme se calcule aussi aux nombre de bras qui le suivent et deux bras en moins, même jeunes, font cruellement défaut à celui qui les perd, c’était du moins un des préceptes de ceux de la Lomy.
La fonction de livre apporte la fierté mais le livre ne sème ni ne récolte si ce n’est la connaissance.
Il ne tisse et ne pêche pas non plus même s’il est capable d’enseigner des techniques ou d’expliquer comment trouver un endroit poissonneux.
En contre partie, le livre dirige la communauté, il l’oriente, et ce sont ses choix qu’on met en application.

Quand faut-il semer ? Quand le livre estime qu’il est temps de semer.

Où faut-il pêcher ? Là où le livre pointe son doigt.

Peut-on édifier une nouvelle construction ? Seulement si le livre pense que la sécurité de la communauté ne sera pas mise en cause.

Pol et Inna en avait parfaitement conscience mais Marcaïn savait qu’ils n’acceptaient la future perte de leur fille que parce qu’elle comblerait leur fierté. Il savait aussi qu’ils ne voulaient pas tirer un avantage particulier du statu de leur enfant, ce qui, selon Marcaïn, faisait de leur foyer l’entité idéale pour l’élaboration d’un nouvel ouvrage.

Ils poursuivirent tard dans la nuit, Marcaïn n’avait pas eu conscience de la fuite du jour et ses deux interlocuteurs commençaient à accuser le coup, pleinement atteints par la flèche psychologique de l’obscurité nocturne.

Remarquant finalement les bâillements du couple, le vieux livre les invita à prendre du repos pour la journée du lendemain.


[A suivre ...]
 
Montrer les messages depuis:   
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Y-En-A-Marre.org Index du Forum -> DETENTE

Informations
Page 1 sur 1
Sauter vers:   +


Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB Group
Traduction par : phpBB-fr.com