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[textes] [serie] Un Livre - chapitre V

 
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Invité






Posté le: Lun Aoû 08, 2005 1:27 pm 
MessageSujet du message: [serie] Un Livre - chapitre V
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5 – Les cavernes d’énergie


Il se réveilla avec l’impression désagréable d’avoir manqué quelque chose. Le temps de bien sortir du monde du sommeil et il s’aperçu qu’il avait manqué son rendez-vous matinal. Le monde ne s’était peut-être pas arrêté pour autant mais cela lui fit l’effet d’un mauvais présage, son malaise n’en fut donc pas diminué.

Son état ne s’améliora pas quand il découvrit qu’il était seul dans la cavité, Œva avait disparu, aucun indice de sa présence n’était décelable.
Il s’étira et tenta de se rappeler la soirée de la veille. Il était effrayé, comment pouvait-on perdre le souvenir d’évènements si proches ?


Il décida de monter sur le plateau. En haut, il marcha lentement sur l’herbe grasse, scrutant le paysage en contrebas sans observer d’activité particulière. Au loin, il vit la place du rassemblement, ou plutôt, il la devinait au travers le feuillage de grands arbres. Il vit que celle-ci était occupée par une bonne partie de la communauté, ce qui était assez inhabituel.

Il redescendit et se dirigea vers les habitations.

A la lisière de la communauté, il entendit l’agitation de celle-ci, une catastrophe avait dû se produire, la chose était exceptionnelle.
Il arriva près de la bibliothèque et vit qu’Œva était déjà là. Pourquoi ne l’avait-il pas réveillé pour qu’ils y viennent ensemble ?
Le nouveau livre était entouré d’une dizaine de personne. Il s’adressait à Pol qui paraissait littéralement décomposé. Inna se tenait juste derrière lui, le visage en larmes.
Les enfants observaient la scène depuis la plateforme de la bibliothèque, Eline n’était pas parmi eux.

Marcaïn sentit son rythme cardiaque s’accélérer.
Il s’approcha des hommes, écoutant plutôt que d’ajouter à l’agitation en posant des questions auxquelles il aurait de toute façon les réponses attendues.
Pol tourna vers lui le plus pur masque du désespoir, il cherchait une épaule, un soutien. Tout dans son apparence laissait deviner qu’un poids terrible pesait maintenant sur lui et comme sa femme semblait présenter les mêmes symptômes, ils ne pouvaient se soutenir mutuellement, s’enlisant ensemble lentement dans les sables mouvants d’une profonde affliction.

Le vieux livre comprit qu’un drame était arrivé à la petite fille.
D’une manière ou d’une autre, elle avait disparu.
Il était partagé entre la peine et la colère. Cette colère lui rongeait la raison comme une coulée de lave mange tranquillement tous ce qui se trouve sur son chemin. Elle trouvait ses fondements dans les soupçons qu’il nourrissait contre Lortin. La petite aurait pu se perdre dans les cavernes d’énergie comme cela arrivait à presque tous les enfants de la communauté, mais que cela arrive peu de temps après son annonce concernant sa succession lui laissait une très mauvaise impression sur la question.
Choisissant cependant la voie de la sagesse, il préféra occulter ses pensées pour recueillir toutes les données nécessaires qui lui permettraient d’agir efficacement pour revoir cet enfant, quelque soit l’état dans lequel on la retrouverait.
Il prêta l’oreille pour saisir les tenants et aboutissant de ce qui semblait être un véritable malheur.

Pol expliquait inlassablement, noyé dans ses sanglots, qu’il s’était réveillé ce matin comme à son habitude et qu’il allait sortir sa petite chérie du royaume des songes par un incontournable baiser. Seulement, cette fois-ci, la natte était vide et il n’y avait aucune trace de la petite fille nulle part.

Il répétait inlassablement à tous et à personne ses constatations, il était évident qu’il n’était plus ancré dans la réalité, persuadé qu’il devait être de ne vivre que le pire des cauchemars. On sentait qu’il se donnait l’illusion de ne pas vivre vraiment ce qui arrivait.
Les mécanismes de l’esprit sont étonnants d’ingéniosité quand il s’agit de préserver la santé mentale. On se ment et on le sait mais cela nous rassure et nous donne l’espoir que le mensonge peut devenir vérité, que la réalité a simplement été ponctuellement distordue pour nous faire apprécier vraiment notre existence.

Marcaïn ressentait les prémices de cet état, il affectionnait particulièrement Eline et ne s’en remettrait sûrement pas s’il lui était arrivé malheur.

Œva avait pris l’initiative de l’enquête.
Il tenta de questionner Inna qui ne fut pas plus capable d’articuler un mot qu’un enfant nouveau-né. Elle était effondrée.
Arriva Lortin, à qui on expliqua les évènements. La surprise se peignit sur ses traits quand il apprit la disparition. Marcaïn l’observa attentivement, il voulait déceler la marque du mensonge dans son attitude.
Mais l’homme paraissait franc et réellement affecté. Il se proposa pour organiser des recherches, il envoya Meki sonner le rappel pour tous afin que toute la communauté participe à la battue qui se préparait.

On pouvait dénigrer Lortin pour sa faiblesse d’esprit ou, ce qu’il disait de lui-même, sa conscience de l’entité divine, mais il était indéniable qu’il avait un sens pratique et une certaine maîtrise de son sang froid.

En moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire, l’ensemble de la communauté fut rassemblé. Ils décidèrent de faire une ligne qui balaierait du regard tout ce qui s’étendrait de la Lomy aux cavernes. A ce moment là, si Marcaïn le voulait bien, il irait seul dans le dédale obscur des galeries pour terminer la recherche.
Sachant qu’Eline avait à peine cinq ans, que sa disparition ne remontait qu’à peu de temps, elle ne pouvait avoir marché bien loin s’il lui était venu l’idée de partir seule. Si elle avait été enlevée, alors se serait une toute autre affaire.

Ils se dirigèrent donc vers le bord sablonneux de la rivière. Ils s’écartèrent les uns des autres en s’espaçant de cinq mètres, ce qui leur permit de couvrir une ligne d’au moins quatre cent cinquante mètres. Chacun avait longuement scruté les eaux de la Lomy, espérant ne pas avoir à annoncer une nouvelle terrible. Ils finirent par avancer de concert en direction des cavernes, retraversant ainsi le village. Ils avancèrent le plus lentement possible en criant son nom. Et bientôt ce fut un chœur désespéré qui avançait en ligne droite, vagissant indéfiniment le nom de la petite fille.

Ils arrivèrent aux pieds du plateau sans avoir trouvé une seule trace de la disparue, il faut dire qu’un enfant aussi petit ne laisse pratiquement pas de trace de son passage. Elle encore moins que tout autre tant son respect pour son environnement était grand. Une seule personne fut rassurée par ce manque de trace. Il n’en fit part à personne, de peur de donner des faux espoirs mais Marcaïn pressentait que si une tierce personne ou un animal avait attenté à la vie de la fillette, ils en auraient retrouvé des témoignages aux abords des habitations.
Il était maintenant convaincu qu’Eline, comme beaucoup d’autre avant elle, avait ressenti l’appel inexplicable des cavités sombres. Ce qui le perturbait c’était qu’elle ait pu s’y introduire pendant qu’Œva et lui y sommeillaient.

Tous se rassemblèrent devant ce qu’ils savaient être une des entrées du labyrinthe. Quelques uns voulaient transpercer les ombres des cavernes de leurs torches, mais après être entré de quelques mètres, il y régnait un tel vent qu’il n’était pas possible de garder avec soi une source de lumière. On fit alors appel à Marcaïn.

Il avait déjà ôté sa tunique, dévoilant un corps usé et sec, sa nudité à peine cachée par un pagne de feuilles.
Il s’étira et se roula dans la poussière tapissant le sol. Il observait ce rituel depuis la deuxième recherche dans les cavernes. Il lui avait fallut passer par un boyau étroit et il avait cru qu’il y resterait. Sa peau recouverte d’une légère sueur avait accroché les parois du boyau rocheux. Il n’avait pu s’en extraire qu’au terme d’une lutte épuisante, il s’était vu tomber et rouler dans la poussière. Au retour, devant à nouveau passer par le même étranglement, il avait constaté que la poussière qui s’était collé au contact de sa sueur avait eu pour effet de diminuer l’adhérence de sa peau humide.
Depuis, il ne commençait pas une telle recherche sans se préparer d’autant que son age lui imposait la vigilance.

Il s’engagea enfin dans les galeries. Il y voyait comme en plein jour malgré une absence totale de lumière. Ce don lui permit de découvrir de petites empreintes de pas dans la poussière, il était sur la bonne voie. Il effaça ces traces et fit une marque sur une paroi à l’aide d’une pierre. Il procédait toujours ainsi, cela lui évitait d’avoir de fausses interprétations : s’il trouvait l’empreinte d’un enfant, il y avait de grandes chances qu’elle appartienne à celui qu’il cherchait. Les marques sur les murs lui permettaient de savoir s’il tournait en rond ou non.

Il suivit donc le chemin des petits pieds. Celui-ci se coupait parfois quand un courant d’air avait balayé le sol, mais il suivait la direction générale qui menait bien souvent au même endroit.

Certains animaux ont un sens de l’orientation dont on ne peut que constater l’efficacité, dit-on. Lui était fasciné par l’attraction qu’exerçait un pan de roche lisse enfouie dans les racines d’une colline décapité.
Il arriva dans une salle peu profonde dont une partie d’une des parois était parfaitement lisse et verticale. Au pied de ce mur, reposait une petite boule. Il se dirigea précautionneusement vers elle : Eline dormait paisiblement. Elle n’avait décidément rien de commun avec tous les autres fugitifs qu’il avait ramené. Tous sans exception avaient pleuré avec de forts cris en le voyant, aucun d’eux n’avaient eu le cœur à dormir, effrayés qu’ils étaient par l’expérience qu’ils venaient de vivre.
La sérénité d’Eline confirmait Marcaïn dans son choix, elle était bien celle qui serait capable de prendre sa suite.

Il la secoua doucement afin de la réveiller, elle ouvrit les yeux et le vit baignant dans une faible lueur qu’il ne pouvait distinguer et dont elle ne pouvait déterminer l’origine. Elle lui sourit.

« Je t’ai attendu tu sais, ils m’ont dit que tu viendrais.»

« Ah oui ? Qui donc t’a dit cela ? »

« Les voix dans le noir, elles m’ont demandé de venir ici et de t’attendre. »

Elle était la toute première à avoir parlé de ce qui l’avait poussé à venir dans cet endroit. Quelles pouvaient donc être ces voix ?

« Tu n’as vu personne petite fleur ? »

« Non, mais ce matin j’ai entendu quelqu’un ou quelque chose qui pleurait alors j’ai cru que le bébé félitre était en danger. Alors je suis sortie pour l’aider. Plus j’avançais et plus les pleurs s’en allaient. Et puis je suis arrivée devant les cavernes et là, une voix m’a dit qu’il fallait que j’entre pour t’attendre près du mur. J’ai dit que je savais pas ou c’était mais la voix m’a dit qu’elle me guiderait et que de toute façon je ne verrai rien parce qu’il faisait tout noir à l’intérieur. »

« Tu les entends encore ces voix ? »

« Non, je ne les entendais déjà plus depuis longtemps quand je me suis endormie. »

Il la plaça alors sur son dos, reprenant lentement le chemin du retour. Arrivé au boyau, il la fit passer la première et effectua ensuite son exercice de contorsion pour enfin sortir du dédale.

Eline cligna des yeux au soleil de fin de matinée, suivie de près par un vieil homme sec et poussiéreux, habillé d’un seul pagne de feuilles.

Une ovation les accueillit, Inna se précipitant sur sa fille, Pol sur le vieux livre, pour le soutenir.

Marcaïn était exténué mais aussi effrayé par les révélations de l’enfant. Il avait maintenant l’impression que toutes ces fugues dans les cavernes n’avaient qu’une seule finalité, l’attirer à l’endroit précis où Eline reposait tranquillement.
Il supposait que les voix avaient dû se taire avec l’arrivée du jour. Une nuit, il irait et briserait alors cette malédiction qui happait les jeunes enfants, au risque de les avaler vivant.

Pour l’heure, les chercheurs et la fugueuse reprirent la route du village où on la questionnerait longuement sur ce qui s’était passé après avoir pris un repas de mi-journée exceptionnellement tous ensemble.

Marcaïn n’avait parlé à personne de ce que lui avait dit Eline, il préférait garder le silence avant de découvrir ce qu’il y avait à découvrir.

Dans la grande salle, le repas touchait à sa fin et les anciens du village, les deux livres et les parents de la fillette se réunirent alors, s’isolant du reste de la communauté.

Il s’agissait d’interroger Eline sur ce qu’elle avait ressenti, sur les raisons de cette fugue matinale.
A l’étonnement du vieux livre, elle ne mentionna à aucun moment ce qu’elle lui avait confié. Elle leur servit une histoire dans laquelle elle dormait paisiblement lorsqu’elle fit un rêve dans lequel la Lomy menaçait de balayer les maisons dans une crue d’une puissance jamais vue. Pour se protéger, elle s’était levée et avait demandé à ceux de la Lomy de la suivre s’ils voulaient conserver leur vie. Tous ensemble avaient alors pris le chemin des cavernes pour se mettre à l’abri. Ils durent attendre assez longtemps car dans son rêve, Eline était fatiguée, elle se coucha à même le sol et fut réveillée par Marcaïn. Sauf que le réveil était réel et qu’elle se trouvait effectivement dans les cavernes d’énergie.

Marcaïn ne réagit pas au mensonge de la fillette, il ne savais pas encore pourquoi elle avait inventé cette histoire, mais il sentait qu’elle ne faisait rien sans raison. Il croyait voir plus d’intelligence et de sagesse en elle que dans n’importe quelle famille de la communauté.
Elle serait un livre très important, d’une grande connaissance s’il lui était permis de vivre assez pour lui enseigner ce qu’il savait et le goût de chercher plus loin encore.

Les anciens discutèrent ensuite de la nécessité, selon certains, de condamner les entrées des cavernes. Selon d’autres, ces cavités devaient rester ouvertes, d’une part parce qu’elles étaient, en partie, le logement préféré de Marcaïn et, d’autre part, la communauté se devait d’intervenir le moins du monde sur la structure du lieu ou ils avaient élu domicile. L’humain doit respecter le non humain s’il veut être respecté en retour. Telle était la pensée simpliste, certes, mais somme toute juste de ceux de la Lomy.

Œva avait suivi les débats avec beaucoup d’attention.

Ils finirent par se mettre d’accord sur un compromis : rien ne serait fait contre les cavernes du vivant de Marcaïn, ils auraient bien le temps d’agir en conséquence si une autre fugue devait se produire après que le vieil homme aurait quitté ce monde. Ils eurent toutefois honte de cette discussion, croyant précipiter prématurément le vieux livre dans les bras de la fatalité. Marcaïn les rassura en leur expliquant qu’il était sans doute beaucoup moins prévenant envers lui-même et qu’il se répétait chaque matin que celui-ci serait sans doute le dernier vu par ses yeux.
Cela ne les rassura pas, bien au contraire, et voulurent savoir quand l’éducation d’Eline débuterait, approuvant de fait Marcaïn dans son choix.

Il se leva, se dirigea vers la porte de la grande salle et répondit « dès la fin de mon repos, mais le travail est déjà commencé. » et il s’en fut retrouver la bibliothèque.

Il y fut rejoint peu après par Œva et tous deux reprirent le cours normal de l’existence de ce petit groupe humain. Evidemment, les enfants voulaient tous savoir ce qu’Eline avait vécu et surtout ce que Marcaïn avait pu voir dans la nuit des cavernes car, s’ils avaient presque tous vécu cette expérience, aucun n’en avait gardé le souvenir précis, traumatisé par quelque rencontre inhabituelle avec les voix intérieures qu’Eline avait évoqué en la seule présence du vieil homme.

D’ailleurs, celui-ci laissa exceptionnellement le groupe d’enfants à la garde d’Œva afin de s’entretenir plus calmement avec la fillette, prétextant lui donner ses premières leçons qui feraient d’elle un livre accompli.

Ils discutèrent évidemment d’un sujet différent, Marcaïn voulait en savoir plus sur ces fameuses voix. Ils s’installèrent sur le plateau, au sommet de la colline tronquée et recouverte d’herbe, ainsi, ils pouvaient surveiller au mieux l’éventuelle arrivée d’un gêneur.

La petite fille lui reparla alors plus en détail des voix entendues. Elles étaient toutes attribuées à des hommes. Elle avait eu aussi la vision fugitive d’humain habillé étrangement, d’une pièce de tissu unie, rouge, sans aucune trace visible de couture, comme si le vêtement avait été tissé sur le corps même de ceux qui les portaient. Elle n’avait pu discerner de visage mais l’ensemble des scènes vues était baigné de lumière blanche.

Cela replongea Marcaïn dans un sentiment de légère panique, les mots de la fillette lui avaient évoqué des images mentales d’une telle netteté qu’il était pratiquement persuadé de les avoir déjà vu.
A moins qu’Eline soit douée de la capacité de transmettre ses propres images mentales à autrui, ce qui lui paraissait complètement impossible.
 
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