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Posté le: Lun Aoû 01, 2005 7:46 am
Sujet du message: [serie] Un Livre - chapitre IV |
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4 – Les premières pages de Marcaïn
Marcaïn se réveilla le premier, accomplit son rite matinal et redescendit réveiller Œva pour prendre le chemin de la bibliothèque.
Ils furent accueilli par une joyeuse bande d’enfants et purent commencer l’enseignement de la matinée, le nouveau livre se contentant d’écouter et d’épauler l’ancien dans chacune des étapes de la journée.
Après le repas de la mi-journée, ils poursuivirent l’enseignement hors de la bibliothèque et en profitèrent pour trouver des exemples et des mises en pratique de ce qui avait été expliqué le matin.
Les plus jeunes, comme à leur habitude, s’étaient rassemblés autour du vieil homme, désireux d’entendre la suite de son histoire. L’un d’entre eux ne se priva d’ailleurs pas de lui rappeler que ce qui avait été dit la veille était une répétition de l’avant-veille !
« Ainsi donc, je me retrouvais devant ces deux hommes, le très jeune et le très étrange.
Ces deux la restèrent à m’observer. Puis, l’homme aux plumes s’avança à ma rencontre, le jeune homme resta en retrait.
» - Quelle créature étrange es-tu donc ? Par quel prodige tes yeux brillent-ils de la sorte ?
Il avait une voix qui n’en était pas une : elle ressemblait à un murmure, ou plutôt à un hurlement qui me serait parvenu de très loin.
» - Je ne sais pas, lui répondis-je. Je ne me rappelle pas non plus d’où je viens. Je sais juste que j’ai suivis ce cours d’eau et me voila devant vous.
L’homme à plumes resta un moment silencieux puis me dit :
» - Je te sens effectivement perdu. Mais plus encore, je sens une grande richesse en toi. Nous ne te connaissons pas mais je sais que tu ne nous nuiras pas, c’est pourquoi je vais proposer, avec ton accord, qu’on t’accueille parmi nous.
Mais comment pouvait-il être aussi catégorique ?
Je le sus bien plus tard, cet homme était un shaman. Il était le conducteur spirituel de ceux de la forêt sombre. Il pouvait voir ou entendre des choses dont on n’avait même pas idée.
Ce fut lui qui m’amena à la fonction de livre, il me forma et me permit de m’intégrer dans les communautés humaines.
J’ai passé de nombreux levés de soleil au sein de ceux de la forêt sombre. Mais le temps fit son œuvre et le shaman mourut.
Peu de jours avant de s’éteindre, il m’avait conseillé de voyager pour rencontrer d’autres hommes, d’autres livres.
Il était convaincu qu’un livre ne devait pas rester trop longtemps au même endroit au contact des mêmes gens.
» - Le savoir d’un livre se dilue dans le temps si le livre ne nage pas dans son fleuve, disait-il.
Il voulait simplement dire que nous devions avancer dans le temps tout en avançant géographiquement pour lire d’autres savoirs.
A sa mort je pris congé de cette communauté dont je n’avais pratiquement connu que le shaman et quelques enfants. Je partis en prenant le chemin opposé à celui de mon arrivée, continuant de suivre le cours d’eau qui m’avait amené ici.
La forêt sombre paraissait interminable. Ou alors, sans doute le cours d’eau avait-il des méandres capricieux qui faisaient faire une longue marche à celui qui suivait son écoulement. Toujours est-il qu’il me fallu presque l’équivalent de la moitié du temps qui sépare deux de nos crues pour enfin voir la fin de la forêt.
Je débouchais sur une plaine accidentée.
La forêt s’arrêtant au bord d’une petite falaise, je pu voir se dérouler devant moi un paysage de fosses et de collines.
Sur l’une de celles au sommet aplati, je vis nettement s’élever un filet de fumée, témoignage d’une présence humaine.
Je pris donc la direction de cette colline.
Une dizaine de levés de soleil plus tard, je terminais de gravir les flancs de ce relief.
Le sommet était ceint d’une mince couronne d’arbre. Dans la clairière centrale se tenait la plus étonnante construction qu’il m’ait été donné de voir.
Il s’agissait d’une colonne de pierre plus large que haute.
Sa base était plus importante que le sommet.
En fait, le périmètre de la colonne diminuait par paliers au fur et à mesure que l’édifice montait vers le ciel.
Il n’y avait aucun bruit alentours.
Aux pieds de la construction, cinq poteaux de bois étaient alignés, plantés dans le sol. Il devaient faire deux mètres de haut et des morceaux de tissus colorés y étaient attachés, certains flottants au vent.
Je décidais de gravir les degrés de la colonne pour voir ce qu’il y avait au sommet car c’était de là qu’émanait la fumée.
En haut, il s’agissait d’une terrasse percée d’un puit en son milieu. Le trou n’était pas profond, à peine la longueur d’un bras. Dedans, terminaient de se consumer des branches résineuses et des végétaux frais.
A coté de ce puit, en allant vers un des bords de la terrasse, un boc de pierre était allongé. Il était plus large et plus long qu’un homme. Sa surface était percée de trous aux quatre coins, de ces trous émergeaient des cordes.
Mais mon regard fut tout d’abord attiré par la pellicule sombre qui maculait la pierre. Du sang.
Que pouvait-il se passer à cet endroit ?
La taille du bloc de pierre, les cordes … tout cela me poussait à imaginer le pire. Le shaman m’avait une fois parlé de rites incluant des sacrifices d’êtres vivants.
Je préférais ne pas m’attarder sur la terrasse, je redescendis donc au pied de la colonne.
Bien m’en prit car peu après avoir posé le pied dans l’herbe jaunie par le soleil, un groupe d’hommes émergea de la couronne d’arbres.
Le meneur était grand et mince, son profil rappelait celui d’un rapace. Il n’avait pas de cheveux. Son visage exprimait l’amertume, aucun sourire ne semblait pouvoir l’illuminer.
La troupe marchant derrière lui était composée d’hommes plein d’assurance et n’osant pourtant pas franchir la ligne imaginaire qui les aurait placé devant leur chef.
Ils s’arrêtèrent face à moi.
L’homme chauve fut alors le seul à bouger, me tournant lentement autour en produisant de bruyants reniflements.
» - D’où viens-tu ? finit-il par me demander.
» - Je viens de la communauté de la forêt sombre. Je suis un livre et je pars à la rencontre d’autres livres.
» - Ainsi tu es un livre ? Fort bien ! Le Grand Créateur nous a entendu, il a sûrement apprécié la cérémonie. Est-ce lui qui t’envoie ?
» - Je ne pense pas, je ne sais rien d’un quelconque créateur, grand ou petit, lui dis-je.
Il fut visiblement irrité par ma réponse, il était évident qu’il luttait pour ne pas laisser exploser la colère que je venais de provoquer. Je tentais de me reprendre.
» - Ce que je veux dire, c’est que j’ai passé longtemps à tenter de sortir de la forêt et que vous êtes les premières personnes que je rencontre depuis mon départ.
Cela le calma un peu.
» - Je me nomme Korta et je suis un livre, tout comme toi, finit-il par dire.
Lorsqu’il prononça son nom, je fus pris d’un vertige, je sentais comme une autre réalité qui voulait faire surface et déchirer celle que je vivais présentement.
Mon malaise se dissipa.
» - Tu vas nous suivre à la bibliothèque. Nous étions deux livres jusqu’à ce que mon compagnon commence à instiller le doute et la perversion dans le cœur de notre communauté. Il est parti et en retour le Grand Créateur t’as amené à nous. J’ai senti ta présence au sommet de la colline du culte, c’est un signe !
Je commençais réellement à me sentir mal à l’aise. Ce Korta pérorait à propos de ce soi-disant créateur. Dans l’absolu, cela m’importait peu mais que je sois le centre de ces élucubrations me gênait énormément car d’aussi loin qu’il m’en souvienne, aucune force consciente ou inconsciente ne m’avait poussé à venir ici.
Je n’étais arrivé à cette colline que parce que j’avais suivi un cours d’eau et que celui-ci m’avait amené à observer ce filet de fumée.
J’en fis part à Korta durant notre trajet vers sa bibliothèque.
Nous marchions en tête. Etre un livre, pour Korta, signifiait avoir d’immenses privilèges. Je ne crois pas qu’il voyait sa fonction autrement que comme celle d’un chef autoritaire.
Il fallait, évidemment, que chacun soit à sa disposition en témoignage d’un dévouement total.
De ce fait, les hommes qui nous suivaient ne le faisaient qu’à distance respectueuse. Sous le couvert de cet écart, je me risquais à expliquer à Korta ce que je pensais à propos de mon arrivée.
» - Tu te trompes, me dit-il, ta venue est bel et bien la conséquence de la volonté de Ceppeks, notre Grand Créateur. Ses desseins sont tels qu’il avait préparé le tracé de cette rivière que tu as suivi et qui t’a amené jusqu’à nous. De même qu’il avait fait en sorte que le livre qui partageait la bibliothèque avec moi s’en aille.
» - Où est-il parti ? Le savez-vous ?
Il hésita un instant avant de me répondre.
» - Il était plus que vieux, il est parti remplir son office auprès de Ceppeks.
» - Vous voulez dire qu’il est … mort ?
» - Oui, ce n’est que lorsque nous mourons que nous retournons vers Ceppeks. Mais sois sans craintes, je t’enseignerai nos préceptes, il t’a envoyé à moi pour que tu reçoives son enseignement.
Je n’appréciais vraiment pas cette situation. Korta m’était franchement antipathique mais je décidais de jouer son jeu, pensant le faire fléchir.
Chemin faisant, il avait décidé de commencer mon apprentissage.
Les hommes étaient donc censés être né de la volonté de ce Ceppeks, lequel était, ni plus ni moins, la somme de l’esprit des choses passées et à venir.
Les livres étant les seuls liens que Ceppeks pouvait avoir avec le présent. Nous, les livres, nous étions la langue, les oreilles, le nez et les yeux du grand créateur.
Pour preuve, Korta mis en évidence deux choses : son odorat et mes yeux. Il m’expliqua ensuite qu’il existait d’autres livres possédant une ouïe surdéveloppée ou étant capable de parler aux hommes sans même ouvrir la bouche. Une communauté harmonieuse devait donc posséder quatre livres pour ces quatre pouvoirs.
Nous arrivâmes finalement dans le village communautaire. Il était composé de dizaines de petites constructions de bois et de paille. Elles s’avéraient être des habitations. Elles cernaient une bâtisse gigantesque faite de pierres.
Nous nous dirigeâmes vers cette monstruosité car c’était la bibliothèque.
De l’extérieur, le bâtiment semblait plutôt simple : quatre très longs murs surmontés d’un toit presque plat.
De l’intérieur, on se rendait compte que « simplicité » faisait partie d’un vocabulaire étranger à cet endroit tant il y avait de pièces et de couloirs.
Je n’ai jamais pu m’orienter seul dans cette bâtisse. Certaines pièces regorgeaient de nourritures en tous genres. Les communautaires vivaient d’élevage, de chasse et de culture. On retrouvait donc de tous les produits qu’ils apportaient : céréales, viandes séchées, jarres de boissons fermentées.
D’autres pièces étaient pleines de l’artisanat de la communauté. Un artisanat qui s’exprimait dans tous les domaines. On retrouvait des chambres entièrement remplies de cordages, d’autres débordaient de tissus et de cuirs. Il y en avait même une ou deux qui renfermaient des pirogues.
Il y avait là de quoi faire vivre trois communauté pendant quelques crues.
La construction était une vraie réserve pour toute la population du village en cas de catastrophe ou de pénurie.
Du moins, c’est le sentiment qui m’a animé lorsque j’ai commencé à découvrir ces richesses.
Etrangement, les communautaires ne paraissaient pas si heureux et bien portant qu’ils auraient dû l’être.
Je ne pus le découvrir que près de quatre levés de soleil après mon arrivée.
J’avais passé ces premiers temps dans une cellule de la bibliothèque, Korta avait tenu à m’instruire des habitudes de la communauté ainsi que des rites qu’ils observaient à propos de ce grand créateur au nom étrange.
A l’écouter, la vie de toute chose est le résultat de cette chose, cette divinité.
Pourquoi la grenouille aime l’humidité ?
La réponse est simple, car elle est née dans les larmes du grand créateur.
Pourquoi le jour et la nuit ?
Le jour, Ceppeks est éveillé et sa conscience est la lumière. La nuit, ses yeux sont fermés et son attention éteinte, le monde est alors plongé dans les ténèbres.
Evidemment, toutes questions trouvaient là la réponse ultime !
Au premier abord, je le croyais stupide.
Comment pouvait-on se leurrer de la sorte ? Comment pouvait-on se contenter d’une réponse toute faite qui ne participait que du divin ?
L’homme portait l’intelligence sur lui, comprenez qu’il semblait être le détenteur de quelques secrets.
Ses yeux pétillaient d’un véritable savoir en ébullition, il semblait toujours en pleine réflexion et paraissait constamment sur ses gardes.
Ensuite, j’ai cru qu’il répétait bêtement ce que d’autres lui avaient enseigné. Mais son allure et son assurance me firent changer encore une fois d’avis : il était habité par la conviction que son discours était celui de la vérité.
D’ailleurs, il souhaitait pouvoir étendre ce qu’il appelait « La Grande Vérité » à l’univers entier. Il était convaincu que ce message parviendrait bientôt à toucher chaque être vivant car il n’était pas seul à détenir la parole de ce créateur que je ne connaissais pas avant d’avoir rencontré cette communauté, ceux des Nélons »
« Alors c’était eux les Nélons ? C’est à cause d’eux qu’il y a un grand créateur et que Lortin nous embête avec ça ?», demanda l’un des enfants.
« Non », répondit Marcaïn.
« Je ne pense pas qu’ils soient à l’origine de ces histoires à dormir debout, mais le fait est qu’ils agissent de sorte que tous, ou du moins le plus grand nombre possible, croient à cette légende. »
Puis un autre des enfants fit remarquer au vieil homme que le jour déclinait.
Ils se levèrent donc tous et prirent la direction de la bibliothèque ou les adultes les attendaient patiemment.
Les enfants retrouvèrent leurs parents et s’en furent chez eux pour la nuit.
Les deux livres repartirent alors vers les cavernes pour y passer la nuit.
« Ton histoire m’intéresse beaucoup, me la liras-tu un de ces soirs ? Du moins, la partie que je ne connais pas encore ? »
La demande d’Œva surprit Marcaïn : les livres sont censés échanger, il était donc évident qu’il lui lirait l’intégralité de son histoire à lui seul, lui permettant de l’interrompre, de le questionner et de lui faire ressortir des détails qui pourraient intéresser son interlocuteur.
« Oui, je te la lirai, mais pas ce soir, peut être demain, il me faut me laisser le temps de prévenir la communauté car mon histoire prendra sans doute beaucoup de temps. »
Marcaïn prit congé du nouveau livre et tous deux s’endormirent. |
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