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[textes] [serie] Un Livre - chapitre II

 
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Posté le: Lun Juil 25, 2005 8:21 am 
MessageSujet du message: [serie] Un Livre - chapitre II
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2 – Un nouveau livre dans la bibliothèque



Il s’était levé comme à son habitude pour pouvoir assister au levé du soleil depuis le même plateau herbeux et avait effectué l’enseignement de la matinée sans grande conviction. Il réfléchissait encore aux paroles de Pol, l’arrivée d’un nouveau livre et le feu qui couvait au sein de la communauté n’étaient pas des évènements favorisant sa tranquillité.

L’après-midi s’étirait au rythme de la narration du vieil homme qui avait repris son histoire à l’endroit exact ou il l’avait laissé la veille.

« Ainsi donc, je faisais face a mon suiveur. C’était un jeune homme à peine plus vieux que le plus vieux d’entre vous.
Lorsque je lui plantai mon regard dans le sien, il fut comme paralysé, on aurait dit un rongeur sous l’emprise du regard d’un serpent.

Je lui ai présenté mes paumes ouvertes, indiquant que je n’avais aucune arme. Je lui ai dit bonjour et lui ai dit mon nom.
Il s’est détendu et a approché. Il semblait nerveux, me fixant avec insistance, les yeux dans les yeux.

Il s’est à son tour présenté. Il était un des jeunes chasseurs préposé à la surveillance des abords de sa communauté. Celle-ci était la proie d’attaques de félins craignant habituellement l’homme. Or, il ne se l’expliquait pas mais, depuis quelques semaines, les couasards osaient approcher les habitations et s’en prendre aux plus faibles, comme si leur source de nourriture avait disparu.

Il me surprit à son tour lorsqu’il m’avoua m’avoir pris pour un de ces couasards dont on ne distingue que les yeux dans l’obscurité.
Il ne m’avait pas vu moi, il n’avait remarqué que mes yeux !

J’étais intrigué car je ne savais effectivement pas que ce bois était plongé dans le noir et qu’il y faisait presque nuit.
Toujours avec son expression teintée de crainte, il m’invita à me pencher au dessus de la rivière dont le cours avait pris une bonne largeur où nous nous trouvions, offrant alors un miroir d’eau claire, ce que je n’avais pas remarqué en buvant, occupé que j’étais à surveiller le chasseur du coin de l’oeil.
Je me tins au dessus de la surface lisse et réfléchissante et je cru apercevoir deux lueurs rouges au niveau de mes yeux, mon reflet était parfaitement visible dans l’eau.

Je lui demandais alors ce qui n’allait pas dans mon reflet et il me le dit alors clairement : mes yeux brûlaient d’un feu rouge inspirant la frayeur dans le cœur de mon jeune compagnon.
Il me demanda ensuite comment avais-je fait pour pouvoir le voir dans cette obscurité. Je lui répondis qu’il n’y avait d’obscur que le sens de ses paroles.

Il se détendit complètement et m’expliqua alors ce qu’il voyait : il ne me distinguait que très difficilement, car la forêt était continuellement plongée dans une demi obscurité durant les heures du jour. Par contre, mes yeux renvoyaient une phosphorescence rouge, à la manière des couasards, même si ces animaux n’arborent pas la même lueur, la leur étant verte.
Il m’avait pris pour un de ces animaux.
Je ris à gorge déployée, me calmant totalement à mon tour : comment un couasard aurait-il pu avoir ma taille ?

Il me pris par le bras et m’entraîna le long de la rivière et me parla tout en marchant.

Il était vêtu d’un simple pagne de tissus grossier. Des bracelets de fibres enserraient ses poignets et ses chevilles. Son crâne était entièrement rasé et tout son corps semblait enduit de cendre.

Il venait tout juste d’atteindre l’age adulte et les anciens, l’avaient envoyé dans la forêt, lui et quelques autres. Ils devaient y rester jusqu'à ce qu’ils amènent chacun une preuve de l’accomplissement de leur rite initiatique, à eux de trouver une preuve suffisante de leur maturité.

Ordinairement, ils se contentaient de ramener la dépouille d’un couasard, preuve qu’ils seraient de bons gardiens pour l’ensemble de la communauté.

Cela faisait déjà une semaine qu’il était sur la piste d’un petit groupe de félin. Il pensait l’avoir rattrapé lorsqu’il aperçu mes yeux.
Mais un détail l’avait empêché de s’approcher de moi, il n’avait jamais vu d’œil de couasard aussi haut perché, il craignait avoir affaire a une espèce inconnue et dangereuse ou pire : que le dieu des couasards en personne lui était apparu pour venger la mort de tous les félin abattus par son peuple !

Je voulu alors plaisanter à ce sujet mais il me demanda si je n’étais pas envoyé par les couasards, justement, afin d’exterminer les siens. Le grand livre de sa communauté le leur en avait fait la prédiction : un couasard géant, plus grand qu’un homme devait un jour apparaître dans le cœur de la forêt pour venir dévorer tous les membres de la communauté les uns après les autres.

De nouveau je voulu rire, mais l’expression de terreur du jeune homme fut telle que je m’abstins de le faire.

Nous arrivâmes enfin dans la communauté du jeune garçon.
Elle était incroyable.
Elle se composait de quelques constructions rudimentaires à même le sol, proche de la berge.

En retrait, une échelle de corde serpentait le long du tronc du plus bel arbre que j’ai vu jusqu’à maintenant.
Cette échelle montait jusqu’à une plateforme de bois encerclant tant d’arbres qu’il paraissait possible d’y vivre toute sa vie sans avoir besoin de toucher le sol.
Cette vaste construction contribuait aussi, sans doute, à donner son nom à cette forêt, la plateforme occultant très certainement le peu de lumière filtrant à travers le feuillage des grands arbres.

Mon guide me demanda de l’attendre en bas de l’échelle. Je le vis grimper les quelques dizaines de mètres en si peu de temps que cela témoignait d’une grande habitude.

Il reparut peu de temps après, il redescendit accompagné d’un curieux personnage portant poils et plumes.
Les deux hommes marquèrent un temps d’arrêt au pied de l’arbre, en silence.
Les échos lointains d’un feulement troublèrent un instant ce moment intemporel ou tout semblait immobile. »



Le livre arrêta son récit, une rumeur à l’extérieur de la hutte éveillait la curiosité des enfants. Marcaïn se dirigea vers le seuil de la bibliothèque pour voir ce qui provoquait l’effervescence de la communauté.

La place du rassemblement était occupée par une bonne douzaine de personnes, toutes étaient réunies en un vague cercle.
De son promontoire, Marcaïn vit que cette assemblée, en fait, gravitait autour d’une seule personne. Il ne pouvait pas la distinguer parfaitement mais au vu de l’attroupement et de la tenue de l’inconnu, il su qu’il avait sous les yeux son nouveau compagnon de bibliothèque.

Cette arrivée lui coupait un peu ses moyens, il aurait voulu affronter seul les courants étranges qui semblaient naître dans certains esprits de la communauté, il ne pouvait encore deviner la position que pourrait prendre ce nouveau venu. En tout cas, la présence d’un autre livre au prochain conseil risquait, il le craignait, de lui apporter une antithèse qu’il ne souhaitait pas.

Avant cela, il attendrait patiemment que ce nouveau livre vienne de lui-même dans la bibliothèque et il savait que, si celui-ci respectait la tradition, il ne monterait pas avant le lendemain, ce qui obligerait Marcaïn à vivre ce laps de temps dans la grande hutte. Les enfants lui apporteraient son repas et lui donneraient des détails sur l’apparence du nouveau venu et exprimeraient ouvertement leur avis sur l’homme. Ainsi, Marcaïn représenterait les enfants lors du conseil qui validerait ou non l’entrée du nouveau livre dans la communauté.

Ainsi donc se déroula la soirée : les enfants vinrent en silence rendre la visite nocturne que Marcaïn avait anticipé.
Cérémonieusement, chacune des six ou huit petites personnes vint à la rencontre du vieux livre. Ils lui apportèrent le repas du soir. Les plus vieux échangèrent quelques paroles à propos de l’étranger. Ils s’en retournèrent ensuite chez eux.

Le jour se leva finalement sur une entorse au rituel de Marcaïn.

Vint enfin le moment de la rencontre. Les enfants étaient partis depuis peu lorsque Marcaïn entendit grincer l’échelle de corde, il su que le nouveau livre venait à sa rencontre et il appréhendait ce moment. La veille, il n’avait pu saisir que la silhouette de l’homme, mais il en avait ressenti le même malaise que lorsque Pol avait prononcé son nom.

Il vit se découper cette silhouette dans l’embrasement de la porte. Si ce nouveau livre comptait faire impression sur une entrée en contre-jour, c’était peine perdue, il était tout aussi visible que s’il avait été éclairé de face. Tout au moins, ainsi Marcaïn le vit-il.

Il pu donc à loisir étudier la physionomie de cet homme.
Il présentait un visage aux yeux fous.
Légèrement dégarni, l’homme semblait, sous certains angles, au moins aussi vieux que Marcaïn alors que son aspect général indiquait qu’il sortait à peine de la fleur de l’age.
Un personnage vraiment intriguant. Sa peau était piquetée de minuscules taches sombres, comme si l’homme ne se lavait jamais. Ce détail lui rappela quelque chose … mais quoi ?

« Bonjour »
L’homme avait une profonde voix de basse. Cette précision sonnait faux pour Marcaïn, cette voix lui était parfaitement étrangère et n’avait aucun effet sur le vieil homme.

« Bonjour, je me nomme … »

« Marcaïn, je sais, on m’a déjà parlé de toi, tu dois aussi connaître mon nom je pense »

Cette réplique ne laissait rien présager de bon, l’homme faisait montre d’une telle prétention !

« Oui, je le connais en effet, mais uniquement parce qu’on m’en a vaguement parlé hier ou encore avant, je ne sais plus vraiment », répondit-il, espérant faire comprendre à l’autre que son nom l’avait sans doute précédé mais que ses compétences n’étaient pas encore clairement définies, il ne fallait donc pas qu’il s’aventure sur son territoire en terrain conquis.

Cela étant, il s’étonna de ne pouvoir prononcer ce fameux nom, quelque chose n’allait pas avec cet homme mais il ne savait pas exactement où se situait la racine de ce problème.

Ils restèrent un long moment sans rien dire. Marcaïn finit par s’en rendre compte et se confondit en excuses, invoquant la vieillesse, deux livres qui se rencontrent devraient avoir tant de choses à échanger. L’autre ne s’en formalisa pourtant pas.
« Excusez-moi, mais je dois être franc avec vous », commença Marcaïn.
« Depuis qu’on a prononcé votre nom, j’ai un pressentiment étrange. Cela s’est renforcé lorsque vous êtes arrivé, aussi, pardonnez-moi si je vous parais bizarre mais je vais sans doute avoir besoin de temps pour m’habituer à votre présence, il y a fort longtemps que je n’ai pas été en contact avec un autre livre ».

« Ne vous en faites pas, je sais cela aussi, et encore beaucoup d’autres choses à votre sujet, mais nous aurons bien le temps d’en reparler ». L’homme avait fini sa phrase avec un clin d’œil complice, ce qui dérouta totalement le vieux livre.

Se pourrait-il qu’il me connaisse ? Se demanda-t-il.
Il ne releva pourtant pas, il avait appris à attendre et savait qu’une réponse finirait par arriver, d’une manière ou d’une autre.
Il passa donc le reste de la soirée à discuter avec cet homme, cet Œva. Il leur fallait faire connaissance, c’était la règle. Ils furent interrompus par les enfants, ils entrèrent solennellement un à un dans la bibliothèque et s’assirent en demi-cercle devant les deux livres. Parfaitement au courant de la tradition, Œva proposa à cette assemblée de délibérer sans lui, estimant qu’il serait plus facile pour tout le monde de s’exprimer en son absence.

Les enfants rendirent donc leur verdict : Œva ne semblait pas être un mauvais livre, il serait intéressant de profiter de ses services qui auraient au moins le mérite de préserver la santé de Marcaïn le plus longtemps possible.
Le vieux livre fut touché par cette attention, il se rendit compte que leurs parents devaient sans doute avoir parler de la situation pour qu’ils utilisent les mêmes arguments favorables à l’intégration de Œva dans la communauté.
Il fut néanmoins troublé par le jugement que porta Eline sur le nouveau venu.

« Il te ressemble mais il est pas pareil » affirma la petite fille. Elle n’émit pas d’autre avis, simplement cette constatation enfantine.
Elle avait rajouté à son malaise, il sentait qu’elle avait en partie raison, ils se ressemblaient, simplement déjà par le fait qu’ils étaient tous deux des livres. Mais plus encore, il se sentait des affinités avec cet homme mais il restait tout de même interdit. Il n’avait pour ainsi dire pas de souvenir de sa jeunesse, se pourrait-il que cet être soit un fantôme émergeant des brumes de son passé ?
Attendons, se dit-il enfin, le temps me dira si je me trompe ou non.

Donc, globalement, les enfants acceptaient l’arrivée d’Œva et Marcaïn en prit note. Il représenterait fidèlement cet avis devant le reste de la communauté, le conseil aurait lieu le lendemain soir, après le repas.

Pour l’heure, il regarda les enfants quitter la pièce et décida lui aussi de prendre congé d’Œva, il voulait se retrouver seul pour réfléchir.

Il se leva, salua l’autre livre, lui expliqua la raison de son départ, Œva ne s’en offusqua pas.

Il quitta donc la bibliothèque, ses pas éclairés par la voûte étoilée. Il chemina lentement vers les cavernes d’énergie que surplombait son plateau herbeux préféré.

Les cavernes d’énergie.
Elles devaient leur nom à Marcaïn.
Il ne se sentait reposé que quand il dormait dans l’une d’elles. Il avait entendu des enfants dire qu’ils avaient perçu des lueurs et des bruits étranges lorsqu’ils s’étaient perdus dedans.
Lui-même se sentait fébrile lorsque, le matin, il s’asseyait sur le plateau. Comme si une vague impalpable le traversait et revigorait son être entier.
Il y faisait surtout des rêves incompréhensibles. Il lui était arrivé une fois ou deux d’en tirer un message intelligible qui s’était avéré utile pour le bien de la communauté et cette nuit, il comptait dormir dans une des cavernes dans l’espoir de trouver une réponse à son trouble.

Il se coucha dans une cavité peu profonde et s’endormit sur la pensée qu’il n’avait pas prit de repas ce soir, il sombra alors dans un profond sommeil agité de rêves de bruits, de rêves de lumière et d’obscurité.

Il rêva de la communauté, il la vit dans les yeux d’Eline. Si petite était-elle, elle en constituait néanmoins un membre important.
Puis il vit chacun des membres devenir minuscule et se rapprocher les uns des autres pour ne plus former qu’une masse compacte et indiscernable. Il eut alors une vision fugitive, celle d’un nombre incalculable d’entités si petites qu’on ne peut ni les voir, ni les toucher.
Et ces entités étaient accrochées les unes aux autres. Elles avaient beau être minuscules mais leur nombre considérable formait une boule énorme sur laquelle évoluaient toutes les espèces vivantes connues.
Puis il vit la Lomy, sortant de son lit et le réintégrant sur le rythme d’une pulsation ressemblant à celle d’un cœur. Le rythme ralentit jusqu’à ne plus être perceptible. Il vit alors la communauté de la Lomy, minuscule fourmilière grouillante.
Puis il se vit tel qu’il était avec ses cicatrices aux tempes, il entendit un chant dissonant et perdit l’équilibre tombant dans un labyrinthe aux murs blancs, taillés dans une matière inconnue.

Il se réveilla en sursaut et en sueur.

Les cavernes ont encore fait leur fameux tour se dit-il, se calmant peu à peu. En scrutant le ciel, il calcula que le jour était proche, les étoiles avaient perdu de leur éclat et s’estompaient dans un bain de lumière laiteuse. La lumière du soleil venait les masquer pour la journée.

Il entrepris alors de monter sur le plateau et observa le rituel habituel.

Il redescendit alors, la bibliothèque n’allait pas tarder à accueillir les premiers enfants, il savait cependant qu’il serait arrivé bien avant eux.

De fait, il trouva la bibliothèque vide.
Œva ne serait de toute façon pas admit en tant que livre tant que le conseil n’aurait pas statué sur son aptitude à représenter et à diriger la communauté.

La journée s’étira en longueur, les enfants sentirent que Marcaïn n’était pas dans un état d’esprit habituel, il devait être tracassé par ce nouveau livre. Il ne poursuivit que très évasivement le récit de son arrivée au sein de la communauté de ceux de la forêt sombre.
En fait, il reprit pratiquement l’intégralité de ce qu’il avait déjà lu la veille, effectuant une redite avant la fin de l’histoire pour la première fois de mémoire de ceux de la Lomy.

A la fin de la journée, après le départ du dernier enfant, le livre se permit quelques minutes de repos, les yeux clos. Ce soir le repas allait être écourté pour permettre la réunion du conseil, il allait avoir besoin de toutes ses ressources s’il voulait être crédible aux yeux d’Œva et s’il voulait enrayer la fronde qui grondait chez certains.

Cette soirée allait être mouvementée, pensa-t-il.
 
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